Jean-Jacques Plassereaud Jazz Magazine, février 2004, n° 545
Hier en trio avec Claude Tchamitchian et Éric Échampard , aujourd'hui leader d'un quartette et « bassiste » de Ursus Minor : les aventures du saxophoniste se suivent et ne se ressemblent décidément pas.
François Corneloup : J'ai dissous mon trio avec Échampard et Tchamitchian il y a deux ans parce que la musique que je voulais faire alors était irréalisable avec ce groupe. Nous avons commencé de jouer, Yves Robert, Marc Ducret et moi, sans batterie, puis Éric nous a rejoints. On a fait quelques concerts et une tournée en Finlande l'année dernière avant d'enregistrer Pidgin, live en studio. Avec ce quartette, j'ai d'emblée eu envie de mettre de côté l'aspect soliste-mélodiste de mon jeu pour devenir davantage « bassiste ». J'aime l'idée d'être au cœur des structures, dedans plutôt que dessus, et avec le baryton, c'est facile. C'est un instrument idéal pour ça et puis, quand tu as envie d'émerger, ses possibilités lyriques te le permettent sans problème – ce n'est pas par hasard que j'ai choisi d'en jouer. En revanche, je serais incapable de dire pourquoi je me suis mis au soprano...
Jazz Magazine :Pidgin semble être l'accomplissement, sinon la suite logique des Jardins ouvriers et Cadran lunaire... François Corneloup :Jardins ouvriers est le premier disque où j'ai posé de manière tangible ce qu'est mon univers musical. Cadran lunaire était plus en demi-teinte, intime et nocturne – du coup, il est passé presque inaperçu... Le lien entre ces trois disques pourrait être Échampard. C'est un musicien très indépendant, à qui on ne peut pas faire jouer tout ce qu'on veut. Il a sa vision des choses, et sa traduction sur l'instrument. Idem pour Ducret et Robert : ils ont des univers très singuliers. Marc, c'est la précision, l'ajustement. Tout part de là, des doigts. Yves a un côté « stratège », il observe d'abord le terrain et se positionne en fonction de ce qu'il voit. Moi, je suis plutôt du côté de l'érosion, je vais chercher à l'intérieur de la matière musicale des ressources, ce qu'il y aurait à développer. Je l'use jusqu'à obtenir autre chose. À quatre, nous essayons ainsi de créer de la circulation et des ruptures pour tendre vers une improvisation collective. Le solo peut être un moyen d'y arriver si sa fonction est de faire jouer l'orchestre – si tu improvises pour raconter ta vie pendant que les autres sont au charbon, ce n'est pas intéressant... Dave Liebman est le genre de mec qui sait justement faire jouer son orchestre, il pousse tellement loin ses chorus qu'il l'emmène avec lui. C'est comme un concerto, et à ce moment précis, la musique devient pour moi vraiment émouvante.
Jazz Magazine : Que n'aimez-vous pas entendre, ou lire, à propos de votre musique ? François Corneloup : Qu'elle est « énergique » peut-être... Ce terme revient souvent. En même temps, c'est moi qui amène les gens sur ce terrain, ce côté sportif... Ce qui me dérange, c'est quand on sanctionne ma musique, et la musique en général, pour des raisons « esthétiques ». Dire que "ce n'est pas du jazz" ou "pas du free jazz" pour justifier qu'elle n'est pas intéressante, ça non ! L'éternel étiquetage... Chaque projet est un univers qui met en jeu des questions techniques, existentielles, philosophiques, politiques, esthétiques, et ce que j'attends de ceux dont le métier est de parler de la musique, c'est qu'ils prennent en compte ces éléments, qu'ils soient capables de prendre la mesure entre le projet initial et ce qu'il est devenu.
Jazz Magazine : Outre votre quartette, vous jouez au sein de Ursus Minor... François Corneloup : Nous avons enregistré il y a quelque temps, mais je ne sais pas quand le disque doit sortir. Dans ce groupe, j'exploite pleinement mon côté « bassiste frustré », c'est parfait ! David King, le batteur, a un côté basique, comme parfois les musiciens américains lorsqu'il s'agit de faire tourner une rythmique. C'est net, efficace, et fou aussi. Tony Hymas, c'est une symphonie pop à lui tout seul. Pour moi, c'est l'Angleterre, un jeu volatil et insaisissable. Et puis, il y a Jef Lee Johnson : ce qui est fascinant chez ce guitariste, c'est qu'on ne sait jamais combien de temps vont durer ses improvisations ! Il part de choses simples, du blues, et s'en va ailleurs, toujours dans le contrôle de l'instrument. Ça atteint parfois une dimension complètement abstraite, contemporaine.
Jazz Magazine : Qu'écoutez-vous ces temps-ci ? François Corneloup : Messiaen et Berlioz surtout. Chez ce dernier, il y a une société orchestrale fascinante à l'intérieur de son écriture. Il met des masses en rapport, fait jouer des trucs par différentes parties de l'orchestre qui, a priori, n'ont pas de rapport et ça finit par créer des jeux et du mouvement. C'est un peu ce que j'essaye de faire avec mon quartette. Marc et moi, nous pouvons parfois dessiner une structure sur laquelle les deux autres improvisent. Puis les rôles s'inversent, un peu comme au rugby où les avants captent la balle avant d'être relayés par les arrières. L'équilibre est subtil. Dans un groupe, il n'y a à mon avis pas de fonctionnement collectif possible sans un rapport de force, ou plutôt des forces. L'organisation collective consensuelle, je m'en méfie... On finit toujours par aller dans la même direction. J'irais même jusqu'à dire qu'il faut une certaine « cruauté » entre les musiciens, ne pas hésiter à laisser quelqu'un dans la solitude pour qu'elle lui permette de rebondir. C'est aussi cet aspect que j'ai appris avec la Compagnie Lubat. Je viens de là, ce sont mes débuts. Sclavis aussi est influent dans ma pensée musicale. J'ai pris mes premiers cours de saxophone avec lui. À l'époque, je croyais qu'il suffisait de se mettre à improviser pour faire de la musique mais il m'a fait prendre conscience qu'il y a tout un travail sur l'instrument – de pratique, de technique– avant d'en arriver là. Il m'a donné cette exigence, et je lui en serai toujours reconnaissant.
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