Philippe Carles et Daniel Filipacchi Jazz Magazine, février 2004, n° 545
Dans son numéro de février 2004, Jazz Magazine consacrait trois articles à l'amoureux du jazz, fondateur de revue et homme de radio qu'était Frank Ténot : un texte de Philippe Carles, une interview réalisée par ses soins en 1994 et un témoignage de Daniel Filipacchi. Si nous reproduisons ici l'intégralité des textes, nous ne pouvons que vous inviter à consulter par ailleurs l'édition papier de Jazz Magazine afin de profiter de l'abondante iconographie qui accompagne l'interview.
There will never be another you par Philippe Carles
Sans doute les lignes les plus difficiles qu'il m'ait été donné d'écrire. Comment éviter le superficiel, l'emphase de l'hommage, le dithyrambe programmé ? Comment ne pas céder aux tentations du lyrisme superlatif ou de l'effusion trop personnelle ? Mais quelque quarante ans de fréquentation régulière, d'échanges, de travaux (ce premier dictionnaire du jazz, dont il fut le maître d'œuvre, et des nuits d'écoute, d'écriture et de réécriture), de rencontres (le trompettiste Punch Miller dans une banlieue de La Nouvelle-Orléans, le photographe Lee Friedlander dans le bureau de Nesuhi Ertegun, le nasty blues assumé par Ray Charles, Freddie Hubbard enregistrant High Blues Pressure, Howard Johnson et Pat Patrick au Slug's, Joe Farrell avec Elvin Jones encore en deuil de Coltrane, les Chambers Brothers à l'Apollo, B.B. King près de Canal Street, Armand Hug huggin' the keys sur un piano d'hôtel néo-orléanais tandis qu'un amateur local clamait, en français, que "le jazz, messieurs, est une musique française !"...), tous ces moments imprégnés de la saveur du plaisir ne sont guère enfermables en un « éloge funèbre ». Rappeler aussi et surtout que son amour du jazz, sur quoi on a déjà tant glosé, était resté aussi ouvert que la musique elle-même – sans aigreur ni jugements pontifiants (à la différence d'innombrables amateurs et « critiques »). Il n'a cessé de vouloir tout entendre et connaître (James Brown, Sun Ra, Hendrix, Shepp...), dans tous les sens de ces verbes – et d'une liberté qui était au cour de sa passion. Et cela avec une humilité exemplaire : il suffisait à son bonheur de pouvoir être proche, et souvent l'ami, de ces dieux nommés Duke, Count, John... De l'hebdomadaire bordelais Panurge lorsqu'il était lycéen à son dernier « Frankly speaking » (rubrique née d'une nuit sévillane en « blindfoldtestant » des jerez), il aura été aussi le plus consciencieux des pigistes. Il nous reste à imaginer le « Frankly speaking » qu'il n'a pas eu le temps d'écrire. Salut Frank, le jazz n'a pas fini de t'aimer.
L'histoire de celui qui aimait le jazz propos recueillis par Philippe Carles
Qui mieux que Frank lui-même aurait pu raconter Frank Ténot, ses aventures jazzmagaziniennes et radiophoniques en compagnie de Daniel Filipacchi, aux lecteurs trop jeunes pour avoir écouté « Pour ceux qui aiment le jazz » ? C'était en 1994. Jazz Magazine venait d'avoir 40 ans. En contrepoint (comme naguère), on lira ce que « Daniel » disait récemment, sur TSF, de leur passion militante pour le jazz. Le mois prochain, d'autres signatures complèteront cette « Frank Story ».
Jazz Magazine : En 1954, il y a en France deux publications consacrées au jazz : Jazz Hot et le Bulletin du Hot Club de France. Qu'est-ce qui déclenche ta création de Jazz Magazine ? Frank Ténot : Cette année-là, il y avait eu à Paris un festival de jazz, organisé principalement par Charles Delaunay, le directeur de Jazz Hot. Et ç'avait été un échec financier. Personne n'ayant voulu combler le déficit, surtout pas la compagnie de disques Vogue où travaillait Delaunay, Jacques Souplet, alors administrateur de Jazz Hot, était parti, furieux, pour aller travailler chez Barclay. Et sa première idée a été de faire une revue de jazz : Jazz Magazine. Il m'a aussitôt demandé de participer au premier numéro. Ça m'ennuyait vis-à-vis de Delaunay. Aussi, dans les premiers numéros de Jazz Magazine, j'écrivais des tas de choses que je ne signais pas...
Jazz Magazine : Quelles avaient été tes fonctions auprès de Charles Delaunay ? Frank Ténot : Très vite, j'étais devenu secrétaire de rédaction de Jazz Hot, car Delaunay était pratiquement seul. Il n'y avait pas encore Boris Vian, ni Lucien Malson. Même André Hodeir n'était pas encore très actif dans l'équipe de Jazz Hot. Il y a une série de numéros – 10, 11, 12, je crois – que j'ai faits seul, j'ai d'ailleurs commis une erreur gravissime dans le domaine de la presse : j'ai numéroté « douze » les numéros de décembre et janvier. Il y a donc deux n° 12 ! Dans l'ensemble, ces numéros ne sont pas très bons. Delaunay, parti pour deux mois aux États-Unis, m'avait confié les clés du journal. Je crois que j'en avais profité pour pousser Boris à écrire davantage...
Jazz Magazine : Mais avant de devenir secrétaire de rédaction... Frank Ténot : L'été 1945, j'avais décidé de quitter Bordeaux et, pour « remonter la pente » (scolaire !), de m'inscrire au lycée Chaptal à Paris. Mais ça n'a pas servi à grand chose : la rue Chaptal était trop près ! Comme j'allais très souvent au Hot Club, où je l'aidais bénévolement, Charles Delaunay, que j'avais rencontré à Bordeaux – il était venu faire des conférences – m'a proposé de l'aider à faire son émission « Jazz d'hier et d'aujourd'hui », sur une radio nationale. Outre l'aspect financier, qui pour moi, à l'époque, n'était pas négligeable, c'était un pas décisif. C'est là que j'ai rencontré des gens comme Lucien Morisse... Beaucoup plus tard, Delaunay a engagé Jacques Souplet... Moi, j'avais laissé tomber mes études et je vivais dans une sorte de bohème presque sordide. Autre différence : ils étaient appointés, pas moi. Mes revenus, c'était le cachet de l'émission de radio que Charles partageait avec moi et, aussi, les piges qu'il me procurait très gentiment – dans d'autres journaux. Souplet aussi m'en avait procuré...
Jazz Magazine : Comment s'est fait le passage de Jazz Hot à Jazz Magazine ? Frank Ténot : Je suis allé voir Charles pour mettre les choses au point, lui expliquant que je ne pouvais pas travailler aux deux revues et qu'à Jazz Magazine j'étais payé. "Évidemment, m'a-t-il dit, vous ne pouvez plus faire partie de notre comité de rédaction, mais vous pourrez toujours revenir si vous le souhaitez", et nous sommes restés en bons termes.
Jazz Magazine : Les premiers numéros de Jazz Mag ont été faits par qui ? Frank Ténot : La mise en page a d'abord été confiée à Pierre Mani, le concepteur des pochettes de Barclay. La première équipe, c'était donc Souplet, Mani et moi, et Leonard Feather comme correspondant. Nicole Barclay a ensuite engagé Daniel Filipacchi, comme photographe mais aussi pour une idée qu'il avait proposée : les « blindfold tests » (sa première « victime » avait été Michel de Villers). J'avais déjà rencontré Daniel au Hot Club – il était venu présenter un disque qu'il avait produit, avec cinq trompettistes d'Ellington. Quelque temps plus tard, nous avons pris un verre ensemble et Daniel m'a dit : "Je viens de recevoir mes piges, Souplet se moque de nous. D'ailleurs, ce journal, nous pourrions très bien le faire tous les deux. Allons en parler à Nicole..." Je n'étais pas très enthousiaste, je craignais qu'il ne fasse tout rater, mais je l'ai suivi.
Jazz Magazine : Parallèlement, vous étiez associés à la radio... Frank Ténot : L'épisode Europe n° 1 date de la même année, 1955, mars ou avril. Lucien Morisse, qui travaillait comme illustrateur musical à la télévision, venait souvent m'emprunter des disques de jazz. Un jour, il m'annonce la création d'une nouvelle station, dont il allait être le directeur artistique, et me propose de faire tous les soirs une émission de jazz d'une heure. Quelques jours après, très embêté, il m'explique que Maurice Siegel ne me trouve pas « à la hauteur » et veut confier l'émission à un garçon bien meilleur que moi, Daniel Filipacchi. "Mais ça va s'arranger, poursuit-il, vous n'aurez qu'à partager les soirs de la semaine et faire l'émission en alternance." Daniel avait souvent participé, en tant que collectionneur invité, aux émissions de Sim Copans. Nous nous retrouvons, encore une fois, à La Belle Ferronnière et Daniel me dit : "Cette émission, il faut qu'on la fasse ensemble, tous les soirs." Scepticisme de Siegel : "Ça va être du bavardage à n'en plus finir... Enfin, allez-y, on vous surveille." C'est Morisse qui a trouvé le titre « Pour ceux qui aiment le jazz » – il y avait déjà eu « Pour ceux qui aiment la bonne musique », mais qui n'a pas duré !
En même temps que notre amitié se développait et que l'émission prenait de l'importance, Daniel était de plus en plus impatient de nous voir prendre la direction de la revue. Or nous étions très amis avec Nicole et Eddie Barclay, et pour leur petite compagnie de disques, qui distribuait beaucoup de jazz, à travers Mercury, Verve ou Clef, Atlantic, Prestige, notre émission avait un poids non négligeable. Et brusquement, Souplet nous met à la porte : nous recevons, Daniel et moi, une lettre recommandée de licenciement pour "faute professionnelle" – je n'ai jamais su pourquoi. Nous cessons donc de mettre les pieds au bureau de Jazz Magazine. Quelques jours plus tard, rue Saint-Benoît, où nous étions presque tous les soirs, nous rencontrons Eddie, qui s'étonne de ne plus nous voir. J'avais sur moi la lettre, dont la lecture a vraiment l'air de le surprendre : "Ah, c'est donc pour ça que je vois ces nouvelles têtes à la rédaction !" – Jacques Souplet avait recruté de nouveaux collaborateurs. Et Barclay décide de le pénaliser en lui retirant les trente pour cent qu'il a dans la revue pour nous les confier, "mais attention, précise-t-il, il ne faut pas que ça nous coûte un sou de plus. Et même si ça pouvait être bénéficiaire..."
Le changement se fera en novembre 1956. Pendant encore un an, nous restons avenue de Neuilly, dans les locaux de Barclay. Mais la compagnie, en pleine croissance, qui a dû emprunter à des banques, a besoin d'apurer sa gestion. Apparaît un nouveau personnage, Jean Frydman, qui nous convoque, Daniel et moi, et nous explique que Barclay, après examen des comptes, doit se séparer de Jazz Magazine, qui n'est même pas un house organ puisqu'on y parle de tous les disques. Évidemment, nous pourrions être des acquéreurs privilégiés. Mais la somme, dans les trois millions de l'époque (environ 61.000 Euros actuels), nous glace, d'autant que nous connaissons les chiffres des ventes. Nous sortons, dépités. Daniel évoque la possibilité d'un partenariat avec une autre maison de disques... Puis nous décidons d'aller voir Nicole Barclay, qui finalement nous dit que tout ça ce sont des histoires de comptable, que ce ne sont pas les trois millions de Jazz Magazine qui vont changer le budget de la société. "Il suffit de décider, conclut-elle, que ça devient un crédit en publicité pour les disques Barclay dans Jazz Magazine." Ce qui bien sûr nous arrangeait, mais j'ai voulu aller plus loin : "Pour refaire démarrer la revue, nous allons avoir besoin d'argent..." Et Nicole a accepté que le remboursement en pages de publicité dure plus longtemps et que cinquante pour cent soient payants chaque mois. C'est alors seulement que nous sommes devenus propriétaires de Jazz Magazine. Puis nous avons déménagé rue de l'Échelle.
Jazz Magazine : Cet accord avec Barclay suffisait-il à maintenir l'équilibre financier d'une publication désormais autonome ? Frank Ténot : En fait, quelque temps après, l'imprimeur nous a convoqués, à Tourcoing – nous pensions que c'était pour nous montrer de nouvelles machines... J'y vais avec Raymond Mouly. "Est-il exact que les Barclay ne sont plus dans le capital de Jazz Magazine ?" C'était cela qui préoccupait l'imprimeur. "Dans ce cas, poursuit-il, je me vois dons l'obligation, désormais, de vous demander de me payer d'avance." Il fallait trouver de l'argent pour payer trois numéros... Comme il n'en était pas question, il a fallu trouver une autre solution. Ç'a été la rencontre de Cino del Duca, à qui nous avons exposé le problème. Comme s'il avait pressenti que nous ferions d'autre journaux, il nous a donné un coup de main en nous envoyant dans une petite imprimerie, boulevard Voltaire, tenue par un groupe d'anciens anarchistes italiens. À force d'acrobaties et de bonne volonté, Jazz Magazine a pu sortir... Je crois que le premier numéro dont nous avons été entièrement responsables avait en couverture Claude Luter photographié par Daniel. Non, Sidney Bechet pour un numéro de Noël.
Jazz Magazine : Et votre équipe ? Frank Ténot : Mani est resté avec nous, mais c'est Daniel qui a repris en main la mise en page. Herman Leonard, c'est Nicole qui l'avait déniché. Daniel voulait faire un magazine plein d'informations et, surtout, de photos. Il se chargeait du côté visuel, graphique, et moi des textes. À travers l'émission et les concerts que nous organisions à l'Olympia (le premier organisé sous notre nom, c'était Jay Jay Johnson et Kai Winding), nous rencontrions beaucoup d'amateurs et de collectionneurs, qui étaient autant de collaborateurs en puissance pour la revue. Guy Kopelowicz, par exemple, qui nous communiquait les disques Blue Note pas encore distribués en France, Eddie Vartan, le frère de Sylvie, que j'ai rencontré comme voisin d'immeuble – il était trompettiste et a écrit plusieurs études pour Jazz Magazine. Raymond Mouly, je l'avais connu à Bordeaux, il jouait du trombone dans l'orchestre du Hot Club. Quand il a quitté Europe n° 1, où il était directeur technique, nous l'avons engagé comme gestionnaire et rédacteur en chef de Jazz Magazine. Michel Laverdure, lui, m'avait écrit après s'être fâché avec Hugues Panassié. Plus tard, j'ai recruté Michel-Claude Jalard, Jean-Robert Masson, Michel Poulain...
Jazz Magazine : Comment décidiez-vous des sommaires ? Frank Ténot : Daniel était toujours angoissé : qu'est-ce qu'on allait mettre dans le journal ? Il était obsédé par le « gros sujet » et aimait beaucoup qu'on publie des « bonnes feuilles », comme la vie de Big Bill Broonzy. À Yves Salgues, nous avions demandé d'écrire celle de Django Reinhardt en feuilleton... Une constante de la presse, outre les coquilles, ce sont tous les « accidents » et erreurs à quoi on échappe difficilement. Quand, par exemple, un lino à qui il manquait des « z » dans sa casse a composé un gros titre avec « jaccmen » au lieu de « jazzmen », et tout le monde a oublié de rectifier avant impression... Ou lorsque, dans un article sur Bessie Smith, me fiant à je ne sais plus quelle source, j'écris qu'elle pesait plus de 100 kilos lors de l'accident où elle perdit la vie, et lors de mon premier voyage à New York, Marshall Stearns m'apprend qu'à l'époque dont je parlais la chanteuse était maigre comme un clou ! Il y a eu aussi des choses plus insolites une page de pub pour les soutiens-gorge Rosy, qui faisaient partie des sponsors de l'émission... Quand l'émission s'est interrompue, Jazz Magazine a eu une période difficile – financièrement ça n'allait pas très bien, et il a fallu prendre des mesures d'austérité.
Jazz Magazine : À côté des erreurs, y a-t-il, parmi les quatre centaines de numéros de Jazz Magazine, des pages dont tu serais plutôt fier ? Frank Ténot : Je suis très fier d'avoir été le premier en France à écrire un article positif sur Norman Granz, mal aimé à Paris et qui n'avait encore enregistré que le quart de son œuvre... Dans le numéro 56, les pages consacrées à Quincy Jones sont presque prémonitoires...
Jazz Magazine : Outre le journalisme et la radio, tu as travaillé pour des compagnies de disques... Frank Ténot : Vers 1951, Souplet m'a présenté à René Cacheux, qui, pour les disques Pacific, cherchait un conseiller artistique « jazz ». Il m'a confié le catalogue Capitol, dont il avait la licence. Là, au nom de l'« anti-commercialisme », quand je recevais un disque de Nat King Cole avec sur une face un instrumental et sur l'autre une chanson du genre « Mona Lisa », j'écartais la chanson, et avec deux disques j'en faisais un. Au point que Cacheux a reçu un avertissement : les Américains s'étonnaient que nous n'ayons pas publié les « meilleurs » King Cole... En revanche, j'avais réussi un « coup » en publiant le Twelth Street Rag de Pee Wee Hunt, qui avait fait un malheur. J'avais sorti aussi, qui nous avait valu un prix de l'Académie Charles Cros et l'enthousiasme d'Hodeir, les faces « Birth of the Cool ». Mais en 1953-54, Pacific a perdu la licence Capitol, et moi ce boulot.
On m'a alors proposé d'être directeur artistique chez Ducretet-Thompson. On m'avait chargé d'organiser une série de jazz français. En parallèle, je travaillais pour le Club Français du Disque – où j'ai eu un coup de chance formidable : j'ai fait une anthologie « gospel » où j'avais sélectionné In The Upper Room de Mahalia Jackson, qui a obtenu un énorme succès (alors qu'aux États-Unis on vendait surtout Precious Memories). Parmi les meilleures choses que j'ai enregistrées pour Ducretet, il y a eu Henri Renaud avec Zoot Sims et Jon Eardley, le Blues avec un pont de Mezzrow avec Peanuts Holland et Guy Longnon, Lucky Thompson avec Emmett Berry, Solal, Michel de Villers, Bob Garcia, et pour le Club français Lionel Hampton avec Eddie Chamblee – les enregistrements Ducretet font partie aujourd'hui, chez EMI, des rééditions dont s'occupe Daniel Nevers. C'est moi qui avais proposé à Bolling de diriger un big band – Bolling joue Ellington, etc. Beaucoup plus tard, pour Philips, j'ai supervisé Les Quatre Saisons de Vivaldi interprétées par un grand orchestre dirigé par Raymond Fol, avec Johnny Griffin : un flop total à l'époque.
Jazz Magazine : Mais comment avais-tu « rencontré » le jazz ? Frank Ténot : Par la radio. Un jour, en achetant des disques à La Grosse Contrebasse, rue Sainte-Catherine (j'en achetais deux ou trois par mois), je vois un panneau : "Si vous aimez le jazz, adhérez au Hot Club de France." Le siège social du Hot Club de Bordeaux se trouvait dans la boutique des parents du responsable du Hot Club, un garçon nommé Rougol : c'était un magasin de marbres funéraires ! En 1943, j'ai acheté la discographie de Charles Delaunay – je lui avais demandé une dédicace, il a écrit : "À Frank Ténot, cette discographie qui ouvre des horizons infinis." Autre source d'information, à l'époque : des copains comme Pierre Merlin et Pierre Cazenave... Quand nous lisions Jazz Hot, nous étions un peu agacés par les colères d'Hugues Panassié contre Benny Goodman – on aimait quand même Goodman, surtout en quartette avec Hampton.
Jazz Magazine : Quelle a été ta première activité « professionnelle » en jazz ? Frank Ténot : Présenter des émissions de radio à Bordeaux-Lafayette en 1944 – après le départ des Allemands. La discothèque ayant été pillée, Jean-Pierre Morphé, qui fréquentait le Hot Club, m'avait proposé de faire des émissions avec mes disques, et dans la pagaille du moment on m'a accepté, malgré mon jeune âge. Ça s'appelait « De jazz en jazz ». Lorsque la station a été rattachée au réseau national, ça s'est arrêté – sans doute (ils ne me l'ont pas dit !) parce que j'étais assez mauvais et parce que mes disques « grattaient » Parallèlement, j'avais commencé à écrire dans un hebdomadaire, Panurge – mon cachet et mes piges additionnés équivalaient à peu près au tiers du salaire de mon père (alors principal de collège), ce dont je n'étais pas peu fier. Morphé m'avait conseillé de me concentrer sur des billets, des échos de la vie jazzistique bordelaise – d'autant que d'excellents musiciens avaient débarqué à Bordeaux, Bernard Peiffer, Michel Warlop...
Jazz Magazine : Daniel Filipacchi et toi avez toujours eu les mêmes goûts en jazz ? Frank Ténot : Jusqu'en 1960, nous avions à peu près les mêmes goûts, nos différences ne portaient que sur des nuances. Ensuite, nous avons un peu divergé, sauf bien sûr pour le jazz ancien.
Jazz Magazine : Quel rapport vois-tu entre Jazz Magazine et les journaux que vous avez faits par la suite ? Frank Ténot : En fait, Jazz Magazine, pour Daniel et moi, a joué le rôle de prototype, ou plutôt de terrain d'initiation. Une rédaction, des imprimeurs, des achats de papier, etc. : c'est en le faisant que nous avons appris notre métier... Si, quelques années plus tard, nous avons pu concevoir et fabriquer Salut les copains, ç'a été grâce à l'expérience acquise à Jazz Magazine.
"Je n'ai jamais rien entrepris sans que Frank soit avec moi" par Daniel Filipacchi,
propos recueillis sur TSF par Jean-Michel Proust le 12 janvier 2004 et transcrits par François-René Simon
Ça me fait un drôle d'effet d'être devant un micro sans avoir Frank à côté de moi. Avec Frank, nous étions très naturels, c'est ce qui plaisait aux gens. Nos dialogues étaient les mêmes que lorsqu'on dînait ensemble. Nous nous sommes rencontrés un peu avant l'existence de notre émission « Pour ceux qui aiment le jazz » et même d'Europe n° 1, comme on disait à l'époque. Nous étions dans des camps quelque peu opposés puisque Frank travaillait à Jazz Hot où l'ambiance était celle créée par Charles Delaunay alors que j'étais plutôt du côté d'Hugues Panassié. Cette « guéguerre » des anciens et des modernes est un peu oubliée aujourd'hui mais tous les coups étaient permis – je vous renvoie d'ailleurs aux articles formidables de Boris Vian qui en rendaient compte.
Et voici comment j'ai rencontré vraiment Frank. J'avais englouti toutes mes économies pour réaliser un disque qui réunissait les cinq trompettistes de Duke Ellington, alors de passage à Paris : Clark Terry, Al Killian, Shorty Baker, Ray Nance et Nelson Williams, à qui j'avais confié la direction de la séance. J'envoie le disque aux journaux, donc à Jazz Hot, et je reçois un peu plus tard un coup de téléphone de Frank qui me dit : "Écoute, je suis très embêté. Charles [Delaunay] m'a demandé de faire la critique de ton disque (que je trouve très bon), mais il est terrorisé à l'idée que je me trompe dans l'ordre des solos. Et comme Panassié était présent à la séance, il faut que tu me le donnes, parce que si je me gourre, c'est un drame !" Je lui donne l'ordre des solos de chaque morceau, Frank fait sa rubrique et tout se passe très bien, c'est comme ça que nous avons eu notre premier vrai contact. Dix ans après, Frank m'en parlait encore et me disait : "C'est ce jour-là que j'ai su qu'on pouvait être copains et que je pouvais avoir confiance en toi."
C'est en 1955 que nous avons créé « Pour ceux qui aiment le jazz ». J'avais tout d'abord fait une émission d'une demi-heure après la mort de Charlie Parker qui avait provoqué un énorme courrier. Aussitôt Maurice Siégel, l'un des responsables d'Europe n° 1 alors débutante, me dit : "Il faut absolument que tu nous fasses une émission régulière." C'était mon rêve. Mais quelques jours plus tard, on me dit : "Il faudrait que tu partages les jours avec Frank Ténot" (qui, lui, était un ami de Lucien Morisse, l'autre responsable). J'ai emmené Frank au sous-sol de La Belle Ferronnière, la brasserie proche à la fois de Paris-Match où j'étais photographe et d'Europe n° 1, et je lui ai dit: "Frank, il faut absolument que nous fassions cette émission ensemble, sinon l'un de nous deux va passer à la trappe." On faisait le programme chacun notre tour et c'est un peu plus tard que nous avons entamé cette espèce de dialogue, de duo, un peu comme une pièce de théâtre. On se tutoyait, ce qui était nouveau, on tutoyait les invités (quand on les connaissait), bref, on était naturels.
Nous étions aussi des militants. Frank, par exemple, n'était pas du tout éclectique. Le jazz était pour nous une chose sacrée, pas de la rigolade. Nous n'acceptions rien d'autre : il y avait le jazz, point final. On refusait les compromissions. Ça énervait certaines gens mais ça plaisait. Il y a eu, certes, Salut les copains, en 1962. Mais ce n'était pas si éloigné du jazz. Pour nous, l'ennemi, c'était la vieille tradition de la variété : la valse, le tango, les espagnolades, les roucoulades... Finalement, nous étions très sectaires ! Mais Frank était un personnage extrêmement sympathique, très très sympathique, séduisant. J'ai été probablement séduit par lui, j'aimais le voir, j'aimais parler avec lui, du jazz bien sûr mais pas seulement. Nous avions d'autres points communs. Je n'ai rien imaginé à l'époque de notre destin professionnel commmun. Mais je n'ai jamais rien entrepris sans qu'il soit avec moi. Nous étions faits pour nous entendre, je pense... Ça n'a pas toujours été du gâteau mais Frank possédait une qualité assez unique : il n'était jamais désappointé. On prenait un truc, on se cassait la gueule, on perdait de l'argent, on était toujours de bonne humeur. Enfin... lui ! Il se disait : "Ça pourrait être pire !" Il était extrêmement réconfortant pour moi, et lui-même se sentait en terrain sûr avec moi. Il savait que ça se passerait toujours bien entre nous.
Quand je lis les articles nécrologiques sur Frank, j'ai l'impression de lire les miens – il y aurait peu de choses à changer, les noms peut-être. C'est tout de même assez rare. En fait, on s'est partagé le boulot : pour la radio, pour les concerts, pour la presse. Il était assez doué pour les problèmes administratifs, ce qui n'était pas mon cas. Il était aussi très bon négociateur, il savait avoir de très bons rapports avec les gens les plus affreux avec lesquels on était amené à discuter. Nous avons aussi cosigné, sous le pseudonyme assez évident de Dan Frank, quelques chansons pour notre ami Henri Salvador, dont l'adaptation en français de Lil' Darlin'. On était d'accord sur tout, même si chacun de son côté faisait des choses un peu différentes. Par exemple, on ne partait jamais en vacances au même moment. D'abord pour continuer l'émission, ensuite pour être sûr de ne retrouver personne à notre place au retour. Et puis Frank était un aficionado. Il partait donc en Espagne, où il s'appelait « Paco Ténot ». Moi, c'était l'Italie. Il a fréquenté aussi le Collège de Pataphysique, à qui il a d'ailleurs apporté son soutien. Mais pour conclure, je dirai que ce que nous avons réussi, Frank et moi, plus que « Pour ceux qui aiment le jazz », « Salut les copains » ou ce qui fut notre groupe de presse, on a réussi à vivre ensemble pendant cinquante ans sans avoir un seul instant regretté notre rencontre. C'est assez exceptionnel, je crois.
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