MFA Musique Française d'Aujourd'hui
Consulter les nouveautés du catalogue MFA Les musiciens Les labels L'écho de MFA  

Les Archives :


 Retour a la liste des archives

Retour a la liste des sujets

Thierry Escaich, variation sur une basse obstinée

  Yvan A. Alexandre (p.r.)  Diapason, février 2003, n° 511

Compositeur, titulaire à Paris des orgues de Saint-Étienne-du-Mont, Thierry Escaich situe son univers expressif entre mysticisme et sensualité. Après le Diapason d'or de l'année décerné à l'enregistrement de son Concerto pour orgue, un nouveau disque Accord met à l'honneur ses œuvres chambristes.

Diapason : Vous vous voyiez déjà compositeur ?
Thierry Escaich : Je ne savais même pas que c'était un métier. À 18 ans, quand j'étudiais l'écriture, cela me servait à élargir le champ de l'improvisation. La carrière de compositeur n'existait pas. Aujourd'hui, je pourrais vivre des commandes et des droits d'auteur, mais je ne veux pas. J'ai besoin de jouer et d'enseigner. De jouer parce que perdre le contact physique avec l'auditoire ne me dit rien. D'enseigner parce que, face à un élève, je me sens heureux et libre, dégagé de tout compromis. J'aime cette recherche de la logique propre à la langue musicale. Entre une fugue qui se développe et une fugue qui parle, il y a cette différence qu'on appelle la musique : pourquoi tel type d'harmonie à la deuxième entrée du sujet conserve la tension, quel infléchissement du mélos préservera l'influx du discours... Cette découverte commune du langage par la pratique et par la mise en cause me remplit de joie. J'apprends plus que je n'enseigne. Et je sors d'un cours épuisé comme après un concert.

Diapason :
Quels professeurs ont le plus compté pour vous ?
Thierry Escaich : C'est Alain Bancquart, mon professeur d'écriture, qui m'a poussé vers l'enseignement. J'ai beaucoup appris de mon professeur d'orchestration, Serge Nigg. Tous les maîtres vous ouvrent des portes, ou, plus utile, vous montrent comment elles s'ouvrent. Mais je n'ai pas appris à composer dans leur classe. Même pas dans les œuvres dont je me suis totalement imprégné, comme la Sonate pour deux pianos et percussion de Bartók. En fait, je ne discerne aucune rupture entre mes premières partitions, post-mahlériennes, déchirées d'orages romantiques, et la musique plus personnelle et contrôlée d'aujourd'hui. Dans une Sonate en sol dièse mineur écrite à l'âge de 12 ans, on perçoit déjà cette recherche d'un lieu de rendez-vous entre mysticisme et sensualité qui est encore celui du Concerto pour orgue de 1995. Avant comme après l'école, depuis l'origine, j'enfonce le même clou.

Diapason : Mysticisme et sensualité : est-ce de cette manière que vous définiriez votre style ?
Thierry Escaich : Le style évolue. Mais un certain univers expressif, oui. Le mien me paraît plutôt instable ; il se condense et il se purge violemment. Enfin, je généralise. Les exceptions ne manquent pas.

Diapason : Votre univers est également ordonné par le rite chrétien : Litanies de l'ombre, Kyrie d'une messe imaginaire ou encore Dernier Évangile, jusqu'à Vertige de la Croix, votre prochaine pièce pour l'Orchestre national de Lille...
Thierry Escaich : Peut-être parce que, à l'inverse de ma famille, je ne suis pas pratiquant. Le doute me hante. Quand on a donné à Budapest Ad ultimas laudes, d'après Baudelaire, la presse hongroise n'y a entendu que blasphème. Un journal a titré "L'organiste satanique". Je n'écoute pas beaucoup de musique mais suis très influencé par le cinéma. Je crois que la main de Pasolini a guidé mon égarement. Tout est dans Théorème.

Diapason : Avec vos amis Jean-François Zygel, Pacal Zavaro, Philippe Hersant et d'autres, vous faites partie du groupe Phoenix, dont vous êtes président et qui milite pour une musique contemporaine tonale. Que les institutions ignorent ou réprouvent, ce groupe ne vous empêche pas de crouler sous les commandes…
Thierry Escaich : Je ne me plains de rien. Depuis que je compose, les occasions d'être joué puis les commandes importantes se sont succédées naturellement. Pour autant, je ne puis que trouver déplorable cette attitude envers Phoenix. Parce que nous voulons transmettre la complexité de manière évidente, on nous taxe de simplisme. Parce que nous organisons nos langages selon une grammaire rythmique et harmonique identifiable, on nous fait passer pour « réactionnaires ». Quel rapport ? Qui a décidé que l'harmonie était une langue morte ? Qui nous interdit d'y introduire mille éléments d'atonalité, de modalité, de pure matière sonore ? En quoi l'intelligible est-il plus « facile » que l'hermétique ? Je passe ma vie, justement, à éclaircir, éclaircir l'univers confus pour le rendre perceptible. Nos détracteurs se trompent d'ennemi. Quand j'entends ce qu'on appelle les « nouvelles musiques », les « musiques actuelles », les dernières pièces de Phil Glass ou la masse de variété déguisée qu'on veut nous faire prendre pour la mélodie universelle du nouvel âge, je tremble. La défaite de la musique comme expression artistique viendra plutôt de ce côté-là, à mon avis.

Diapason : Viendra ? Vous voyez donc l'avenir si noir ?
Thierry Escaich : À court terme, tout va bien. Les compositeurs écrivent, les commanditaires s'informent, le public est là. Mais à long terme ? Étant donné ce qu'on enseigne avant le bac et ce que devient l'industrie de la musique, on peut douter de la capacité du public à entendre la musique savante d'ici vingt ans. Il se trouve seulement que cette question s'évapore à l'instant où je m'assieds à la table. D'autres conflits, plus fructueux et que je maîtrise davantage, la remplacent. Encore une fois : j'enfonce mon clou.

Nous remercions Diapason pour son aimable autorisation. Toute reproduction à partir de ce site, autre qu'à usage strictement personnel, est interdite sans accord préalable avec la revue.

 

Rechercher dans l'Écho de MFA :
 
Recherche avancée


Document(s) lié(s) au sujet:

Aucun document associé


Retour a la liste des sujets