Après des Transcriptions en forme de best-seller, le Chœur de chambre Accentus a réalisé pour Naïve un nouvel enregistrement du Requiem allemand de Brahms, accompagné à deux pianos.
Rencontre avec sa chef fondatrice, apôtre d'une noble cause qu'elle souhaiterait voir devenir un peu moins marginale. Elle souligne ses "dix années de traversée du désert" et n'oublie pas d'où elle vient. Tout a commencé à Vienne, au milieu des années 1980...
Après des Transcriptions en forme de best-seller, le Chœur de chambre Accentus a réalisé pour Naïve un nouvel enregistrement du Requiem allemand de Brahms, accompagné à deux pianos. Rencontre avec sa chef fondatrice, apôtre d'une noble cause qu'elle souhaiterait voir devenir un peu moins marginale.
On la rencontre au pied de l'Opéra-Bastille, où Accentus prépare, pour ces mois de février et mars, la création mondiale de L'Espace dernier de Matthias Pintscher. Le nom du lieu de rendez-vous – le restaurant Les Grandes Marches – apparaît comme un clin d'œil gourmand au succès de Laurence Équilbey. Son disque Transcriptions (Naïve) pour Chœur de chambre s'est vendu en France à plus de soixante mille exemplaires, chiffre rare pour la musique classique en général, et a fortiori l'art vocal a cappella. Elle le sait, son insolente réussite en irrite quelques-uns dans un métier peu coutumier de ce genre de destins. Mais elle souligne ses "dix années de traversée du désert" et n'oublie pas d'où elle vient. Tout a commencé à Vienne, au milieu des années 1980...
Laurence Équilbey : C'est là que j'ai découvert les grandes pièces de Richard Strauss, Brahms... L'Arnold Schönberg Chor s'associait aussi parfois avec le Chœur de la Radio de Vienne pour de grandes fresques contemporaines de Henze, Zimmermann, etc. En deux années, abordant les répertoires les plus variés, j'ai vécu mes premiers chocs. J'ai chanté pour la première fois la dernière œuvre de Schoenberg, le De Profundis opus 50, qui m'a marquée à vie. Le chœur de chambre m'est alors vraiment apparu comme un instrument majeur, doté d'un grand répertoire, et cela m'a donné l'envie, de retour à Paris, de créer ma formation.
Diapason : Est-ce auprès d'Harnoncourt, puis du Suédois Eric Ericson, que vous avez développé cette gestuelle si peu conventionnelle ? Laurence Équilbey : Chez moi, il y a très clairement deux influences. Harnoncourt a une gestuelle assez atypique servant toujours la dramaturgie, ce qui m'a beaucoup intéressée. Ericson, lui, a développé une gestique horizontale, très adaptée au chant a cappella, à mes yeux l'une des plus belles du monde, en tout cas pour ce qui est de la conduite des voix. De ses bras gigantesques, il accompagne le geste vocal avec force et souplesse. Bien qu'inimitable, il a influencé toute une génération de chefs.
Diapason : Quand vous avez créé Accentus, pourquoi avoir opté pour le format chœur de chambre ? Laurence Équilbey : Lorsque je suis rentrée à Paris, la France avait plutôt une culture d'ensemble vocal, avec un effectif limité à vingt-quatre membres ou de « un par voix », type Groupe vocal de France. Avec de trente-deux à quarante chanteurs, le chœur de chambre permet d'interpréter les doubles chœurs romantiques, offrant pour cela assez de pâte sonore. Une des forces d'Accentus, c'est de s'être accroché à cet effectif qui, bien que plus coûteux, constituait une nécessité artistique absolue.
Diapason : Vous comparez parfois votre ensemble au quatuor à cordes... Laurence Équilbey : La technique d'écoute est proche de cette mentalité chambriste. Les quatre voix principales peuvent se diffracter en huit ou seize. Nous avons beaucoup travaillé sur cette notion de balance, où chaque voix est individualisée, mais au service d'un tout.
Diapason : Pour servir cette exigence, vous avez donc dû engager un travail de longue haleine... Laurence Équilbey : D'abord, il a fallu avoir une politique artistique en matière de répertoire. Progressivement, nous avons travaillé sur la palette sonore et cherché à éprouver une technique pour laquelle nous n'avions aucune routine, aucun rituel. Au cours des cinq premières années, la structure s'est professionnalisée, en même temps que les étudiants qui composaient Accentus au début, en grande partie grâce à la Fondation France Télécom, au ministère de la Culture et à la Ville de Paris. C'est ainsi que nous avons pu explorer toutes les grandes pages du répertoire européen, à commencer par la musique allemande, française et scandinave.
Diapason : Avec la version à deux pianos du Requiem allemand de Brahms, que vous publiez chez Naïve, nous sommes dans le vif de ce qu'un chœur de chambre peut offrir au grand répertoire en terme de transparence, de fluidité... Laurence Équilbey : C'est une très belle version, à laquelle Brahms a apporté beaucoup de soin. Il a même écrit une lettre dans laquelle il explique qu'il ne laisserait ce travail de transcription à personne d'autre. Je préconise quand même un effectif de quarante chanteurs : à moins, on perdrait le style. C'est une version très attachante dans le sens où elle est beaucoup plus intime pour l'auditeur, peut-être un peu moins grandiloquente – j'adore la version avec orchestre, mais parfois elle est jouée de façon un peu sévère. Et il ne faut pas oublier non plus que c'est une œuvre de jeunesse, écrite par un jeune homme palpitant. Les deux pianos lui confèrent aussi une sorte de modernité. Les fugues gardent quelque chose de plus cristallin, de peut-être moins appuyé qu'avec orchestre.
Diapason : Hors du chant a cappella, vous donnez quelques programmes de musique baroque et classique avec accompagnement instrumental. Est-ce nécessaire au développement du Chœur, à sa respiration ? Laurence Équilbey : Au cours des dix ans qui viennent de s'écouler, nous avons énormément travaillé à restaurer le grand répertoire a cappella, qui représente encore aujourd'hui les deux tiers de notre programmation. Nous nous le sommes approprié pour constituer notre palette. Mais nous avons quelques chemins de traverse auxquels je tiens particulièrement, notamment vers le répertoire du XVIIIe siècle, à partir de Bach, jusqu'à Haydn, Mozart et au-delà. Un groupe qui pratique beaucoup l'a cappella a normalement de grandes possibilités de couleurs et peut exprimer des choses fantastiques dans le répertoire d'oratorio. À l'inverse, un chœur qui ne fait que de l'oratorio risque d'abdiquer, au bout d'un certain temps, sa personnalité.
Diapason : Depuis quelques années, la création contemporaine est l'un de vos chantiers prioritaires. Qu'est-ce qui vous motive dans ce domaine ? Laurence Équilbey : Pour vous donner un peu ma philosophie, je peux citer Dante : "Tout notre savoir sera mort dès l'instant où se fermera la porte de l'avenir." Cette pensée me nourrit souvent parce que le geste contemporain n'est pas quelque chose de facile pour les chanteurs. Ils peuvent être réticents, car l'intonation est de plus en plus redoutable, la métrique compliquée, enfin tout est plus difficile. Il est donc important, pour savoir d'où l'on vient, d'avoir un background très solide, en passant par les romantiques jusqu'aux ouvrages les plus pertinents écrits depuis les années 1960. Avec cela en eux, les chanteurs peuvent s'ouvrir au devenir de leur propre musique, qui est, je pense, celle d'aujourd'hui.
Nous sommes heureusement de plus en plus nombreux à être attentifs à la création pour chœur de chambre, comme Joël Suhubiette (Les Éléments) ou le jeune chef Geoffroy Jourdain (Les Cris de Paris). Avec lui et mon équipe, je travaille à un programme de recherche et de développement, qui s'appellera Tenso et s'intéressera au répertoire patrimonial depuis la fin du XVIIIe siècle, jusqu'à l'aide à la composition. Il s'agira d'accompagner aussi des projets pédagogiques, en relation entre autres avec l'Ircam, à travers des journées de présentation publique d'œuvres, des forums, des sessions d'écriture... Nous allons essayer de mettre les bouchées doubles pour ne pas retomber dans les erreurs du XXe siècle, où après 1950, il n'y a pratiquement plus de répertoire. Certes, beaucoup de choses ont été écrites pour le « un par voix » : c'est une littérature très intéressante, mais très différente, et servie par un autre instrument.
Diapason : On ne peut pas nier pourtant qu'un nombre croissant de compositeurs s'intéressent au chœur. Laurence Équilbey : Ils se sont aperçus que cet instrument est un vecteur d'expression important, possédant de grandes ressources artistiques. Mais on n'en est qu'au commencement. Accentus crée à peu près une heure de musique par an, ce qui n'est pas énorme, et dans cette heure-là, tout ne passera pas à la postérité. D'où l'intérêt de former, dans le cadre de notre programme de recherche, un réseau européen – notamment avec le RIAS-Kammerchor et la Cappella d'Amsterdam – qui doit nous permettre de passer commande ensemble à des compositeurs : leur œuvre recevra immédiatement un écho plus important.
Diapason : Êtes-vous favorable à l'idée de soumettre le compositeur à un « cahier des charges » ? Laurence Équilbey : Je parlerais plutôt d'un cadre technique. Il ne s'agit pas de fixer des bornes absolues, mais des limites – sur les questions de division des voix, de tessiture, de métrique que le compositeur pourrait franchir après une concertation avec le chef de l'ensemble. Je suis personnellement très intéressée par l'écriture orchestrale des voix, ce qui nécessite que la facture ne soit pas trop pointilliste. Et c'est là où il y a confusion, souvent, avec les auteurs. Bien qu'ayant, en France, une bonne tradition madrigalesque, on ne connaît pas bien l'écriture des contrepoints de masses, des textures pour les voix. Pourtant les chanteurs ici sont très doués pour cela ! Nous sommes des coloristes. De même, la présence d'un texte, très souvent, déstabilise le compositeur, car la dramaturgie directe n'est pas tellement dans l'air du temps. Il faut souvent trouver la bonne distance. Et actuellement, la plupart des francophones que je sollicite ne veulent pas écrire en français, c'est frappant ! Ils craignent un effet post-Maeterlinck...
Diapason : Vous déplorez souvent le manque de formations à l'écriture chorale dans notre pays... Laurence Équilbey : On peut même dire qu'il n'y en a aucune. Au CNSM de Paris, qui est par ailleurs une remarquable institution, il n'y a même pas de filière de direction de chœur : c'est complètement grotesque, inimaginable ! Il faudrait prévoir d'urgence, dans le cursus de composition des conservatoires, au moins deux sessions où l'on montrerait aux étudiants tout ce qui a été fait de pertinent pour l'art vocal, depuis Ligeti par exemple. Ensuite, il faudrait qu'un spécialiste de la question vienne – et il n'y en a pas pour très longtemps – leur faire sentir l'instrument, leur en montrer les limites et les possibilités.
Diapason : C'est parce que vous estimiez qu'il y avait aussi des carences dans la formation des chanteurs que vous avez créé le Jeune Chœur de Paris, intégré aujourd'hui au CNR-Conservatoire supérieur de Paris ? Laurence Équilbey : C'est un projet pilote, très stimulant et soutenu par nos partenaires. De nombreux jeunes chanteurs sortent aujourd'hui des maîtrises, dont le renouveau a été indéniablement bénéfique. Mais ils se trouvent dans un no man's land pédagogique, jusqu'au moment où ils vont éventuellement entrer dans une école supérieure du type CNSM. D'où l'idée de leur proposer une formation complète entre 16 et 22 ans, c'est-à-dire au moment où l'appareil phonatoire est en fin de développement. J'insiste pour dire que nous ne formons pas des « chanteurs de chœur » mais des chanteurs : à eux et à nous, après, de découvrir quel est leur talent propre. En France, les chanteurs étudient beaucoup trop tard et restent malheureusement souvent en jachère lorsqu'ils sont de très jeunes adultes.
Diapason : L'Orchestre de Paris vous a sollicitée en 2002 pour veiller sur son chœur. Pourquoi ? Laurence Équilbey : J'ai aidé, surtout après le départ d'Arthur Oldham, à mettre en place toute une pédagogie vocale et musicale et à repenser la programmation de ce chœur, en collaboration avec les deux nouveaux chefs, Didier Bouture et Geoffroy Jourdain. Georges-François Hirsch a compris que si l'on veut que des amateurs chantent des ouvrages difficiles, ils doivent être de vrais « amateurs » travaillant leur instrument. En musique comme dans les autres arts, on doit toujours être attentif à la relation entre le niveau technique et le geste artistique que l'on souhaite réaliser. Si l'on n'en tient pas compte, cela revient à toucher avec de gros doigts sales un tableau de maître. Ce qui me frappe toujours et me choque, c'est que les gens acceptent des choses avec les choeurs qu'ils refuseraient avec les orchestres. Dans un mauvais concert instrumental, à niveau égal, le public serait debout en train de siffler ! Il faut être très vigilant face à cela, à l'heure où le poste chœur est toujours celui sur lequel des économies sont faites. Je souhaite aider à réhabiliter le métier de chanteur, qui doit se placer au rang de celui des instrumentistes de pointe, servant des ensembles de haut niveau, dont nous avons absolument besoin dans notre pays.
Diapason : Malgré un agenda « choral » très chargé, vous trouvez un peu de temps pour diriger à l'Opéra... Laurence Équilbey : J'adore la scène, le rapport avec les metteurs en scène, la dramaturgie, les décors, les éclairages... Donc, j'aime bien diriger un ouvrage lyrique par an. Faire davantage me serait difficile, car cela prend énormément de temps, et j'espère tenir dans la mission que je me suis fixée en tant que chef de chœur. Beaucoup de mes collègues un peu plus âgés ont un jour levé le pied, ce que je peux comprendre : l'orchestre peut paraître plus porteur, plus valorisant. Lorsqu'on a trop longtemps tenté de faire émerger un ensemble, on peut avoir envie de dire un jour : "J'arrête".
Diapason : On décèle parfois un sentiment d'urgence dans vos propos... Laurence Équilbey : Les périodes militantes ont toujours leurs limites. Cela dit, je ne me plains pas : mon équipe et moi nous mobilisons, et d'autres avec nous, dont de plus en plus d'institutions. Il faut agir vite maintenant pour pérenniser quelques ensembles de haut niveau dans notre pays. La situation actuelle est plutôt encourageante pour Accentus, qui est en train de solidifier ses liens avec ses partenaires publics et privés, lesquels sont bien sûr conscients des enjeux artistiques ; mais je reste en alerte maximale pour ce qui est de la problématique « art vocal » en général. La négligence qui a été de règle toutes ces longues dernières années est un problème trop grave. Nous sommes des enfants gâtés qui ne préservent pas les trésors qui leur ont été confiés. À ce stade, c'est de la non-assistance à chef-d'œuvre en danger et il y a lieu de s'en alarmer très sérieusement.
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