Un distributeur peut il se passer de la Fnac ? Jusqu'ici, personne ne s'était vraiment posé la question. Chacun développait ses propres solutions pour compenser les carences du géant de la grande distribution culturelle, Harmonia Mundi par ses boutiques, les autres indépendants en misant sur la VPC par Internet. Il s'agissait seulement de combler les marges au fur et à mesure qu'elles s'élargissaient. Elles sont immenses aujourd'hui, et voici qu'Yves Riesel annonce que sa société Abeillemusique, qui représente en France une centaine de labels en classique, et pesait en 2007 10% de ce marché (en valeur), a menacé la Fnac de suspendre leurs relations. À moins que ce ne soit le contraire ?
"Je n'ai rien provoqué, j'ai réagi comme un patron qui doit se protéger et protéger les labels dont il a la responsabilité, en essayant de voir loin devant. L'un des problèmes principaux vient du système de commandes centralisées, qui s'est rigidifié depuis un an. Il court circuite les représentants, qui n'ont quasiment plus de marge de manoeuvre; avec un peu de chance, en faisant un tour de France à la papa, ils obtiennent " manuellement " une mise en place de 60 pièces par disque. Garder des commerciaux n'est plus qu'une mesure de standing, ruineuse. J'ai dû m'en séparer. Surtout, la centralisation commence à 800 pièces. C'est beaucoup trop élevé pour le classique. J'ai demandé sans cesse des centralisations plus fines, à 350 ou 400, et sur vingt magasins seulement; on m'a répondu obstinément qu'on n'avait pas les outils informatiques pour. Quelle blague Donc 60 ou 800. Les disques à 800, comme de bien entendu, ce sont eux qui les choisissent, et c'est moi qui paie le prix de leurs erreurs avec d'un côté des références innombrables qui n'entrent pas en magasin, faute d'être centralisées, et de l'autre des retours en rafale: ils s'élevaient tout de même à 700 000 € au bout d'un an. 700 000 €! J'ai dit d'accord, je les reprends, mais en contrepartie d'achats: voici ma rentrée. Ils ont refusé, pour finalement revenir vers moi; le jour où nous parlons, ce n'est pas réglé.»
La situation pourrait elle perdurer, la Fnac représentant 45% environ du chiffre d'affaires d'Abeillemusique ? « Oui, car au¬delà d'une logistique inadéquate, ce blocage expose un fossé profond: la distribution en magasins de ce produit d'ultraniche qu'est devenu le disque classique n'est plus compatible avec la structure du marché français. Bien sûr, il y aura toujours de la place en rayons pour Florez et les intégrales Mozart, et peut être Chamayou, mais le reste, c'est fini. C'est aussi que pour voir une référence centralisée avec 800 pièces, on me demande avec un gentil sourire de prendre en charge des spots sur Radio Classique. Et hop, 3000 ou 5000 € volatilisés pour payer les risques que la Fnac ne prend pas. Impossible de continuer comme ça, avec en prime des marges arrière étouffantes, des turn over trop serrés et des commandes clients archaïques. Je ne peux pas fonctionner comme une dialyse de la grande distribution: je dois m'adapter, en utilisant les meilleures passerelles entre le producteur et le mélomane.»
Les meilleures, Riesel le dit et le répète fièrement, sont sur Internet. Gonflé fin 2005 par le succès des intégrales Mozart et Bach de Brilliant Classics, il réinvestissait tout dans Qobuz (pendant pour le téléchargement du site de VPC Abeillemusique.com), estimant alors: « en 2007, la moitié de notre CA proviendra de la musique dématérialisée. » On en est loin
5 % (de 13 millions d'euros). « Oui, bon, je ne suis pas le seul à l'avoir cru à l'époque, et je n'ai jamais crié " à mort le disque ". Je l'aime passionnément, je ne suis pas arrivé dans ce métier par hasard. Mais je sais qu'il faut penser à long terme, chercher pour le classique un modèle de développement durable, qui ne sera sans doute pas le même que pour M Pokora et Bénabar. Or, à long terme, le téléchargement, favorable à toutes les niches, supplantera forcément l'objet.»
Comment survivre à l'interrègne? « Avec Internet, à nouveau, mais par la VPC. Elle représente aujourd'hui un quart du chiffre d'affaires d'Abeillemusique, et continuera à se développer sur l'exemple du marché anglo saxon. La nouvelle version d'Abeillemusique.com, lancée le 20 septembre, sera plus agressive en prix et en services. Il y aura aussi un magasin éphémère, qui se baladera même en province. » Et aprèsnbsp;? La qualité sonore du téléchargement sera t elle un jour équivalente au CD ? «Mais c'est déjà possible techniquement –voyez ce que fait Linn–, et Qobuz est prêt à passer aux formats sans perte. Je suis convaincu qu'il faut d'abord travailler sur le mode de consommation: la qualité suivra. »
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