| Après l'expérience du solo, le retour aux sources vertueux de Koreni et des compagnonnages approfondis avec des maîtres du jazz tels que Michel Portal et Henri Texier, le pianiste Bojan Zulfikarpasic se lance dans une nouvelle aventure : un disque en trio, réalisé outre-Atlantique avec deux « cadors » de la nouvelle scène new-yorkaise. Reportage.
Systems Two, Brooklyn, l'antre des frères Marciano. Ce haut lieu des enregistrements de jazz se cache derrière une porte rouge anonyme à deux pas du métro aérien. Familier des lieux pour y avoir accompagné Steeve Coleman (c'est son studio fétiche), Pierre Walfisz, producteur de Label bleu, a choisi ces murs new-yorkais pour la réalisation du cinquième album de Bojan Zulfikarpasic. Un disque en trio.
Pour cette première, Bojan a fait le pari du dépaysement et des partenaires nouveaux. La paire qui l'accompagne est un peu ce qui se fait de mieux à New York : Scott Colley à la contrebasse ; Nasheet Waits à la batterie. Deux musiciens en qui la tradition la dispute à l'innovation. Le premier accompagne Herbie Hancock, Jim Hall et Chris Potter ; le second est le batteur attitré de Jason Moran et Marc Cary. Ensemble, ils forment la rythmique d'Andrew Hill ; c'est dire et leur talent, et leur ouverture.
Une main dans les cordes, l'autre sur le clavier, Bojan attaque l'introduction de son Groznjan Blue, hommage à la ville dans laquelle il se découvrit une âme de jazzman. Nasheet le rejoint aux balais, fait vibrionner ses cymbales avec subtilité, habillant ce blues aux couleurs balkaniques avec une flexibilité qui épouse la moindre variation rythmique du pianiste. Scott Colley s'intègre au tandem, avec l'aplomb qu'on lui connaît. On est au deuxième jour d'enregistrement et le courant passe dans le trio. Il ne s'agit plus de se chercher ou de mettre en place les morceaux. Deux journées de répétition ont suffi à chacun pour trouver ses marques. L'exigence se situe ailleurs, dans l'intensité des morceaux, dans la vérité des interprétations, dans la cohésion du trio. Bojan confirme : "La question de confiance mutuelle s'est réglée rapidement dans nos têtes. C'était le plus important pour moi car la confiance, c'est la base de la qualité de notre musique." La prise terminée, Bojan fait comprendre d'un geste qu'il veut enchaîner sur une autre, histoire de ne pas perdre le fil. Ce coup-ci, Scott Colley se montre plus incisif, plus assuré dans son accompagnement et le pianiste paraît plus affirmé dans son interprétation en même temps qu'il prend des risques : la main gauche est puissante, la droite véloce, le dialogue des deux prend de l'intensité et le groove dans lequel s'installe le trio est du meilleur augure. Sans doute la bonne version.
Artisan méticuleux du son Label bleu, Philippe Teissier du Cros, qui a coproduit le disque en solo du pianiste, a fait le voyage avec ses micros et effectue lui-même la captation, sans manquer de temps à autre de donner son avis sur la tournure des interprétations. Certains titres ont déjà été captés la veille. "Enregistrer tous les jours les mêmes morceaux permet d'éviter les effets de crispation sur l'enchaînement des prises", c'est la philosophie de Pierre Walfisz. On choisira ensuite, à tête reposée, rentré à Paris. Pour le moment, l'heure est à la concentration.
Installé derrière un paravent transparent, Nasheet Waits laisse voir un sourire lumineux à la Billy Higgins. Il a cette souplesse du geste, cette évidence du jeu, cette immédiateté de réaction qui sont la marque des grands batteurs. Il n'est pas besoin de lui parler, il entend la musique. Entre deux prises, Bojan discute rythmes avec lui en se les frappant sur le corps. Tout du long, Waits et Colley donneront le sentiment d'une implication totale, d'un intérêt sincère pour la musique qu'il leur est donné de jouer, soucieux d'offrir le meilleur d'eux-mêmes et d'aller dans le sens de ce qu'attend le pianiste.
Galvanisé par l'expérience récente du solo, Bojan n'en est pas moins attentif aux réactions de ses partenaires, tous les sens en éveil, prêt à donner le meilleur de lui-même, visiblement stimulé par l'engagement de ses compagnons de séance, à l'image de ce qui se passera le lendemain avec Z-Rays. Sur tempo médium, Bojan se lance dans une introduction aux appoggiatures orientalisantes, avec effets de pédales et graves insistants qui font résonner tout le Fazioli, son piano de prédilection. Nasheet Waits entre en scène, ajoute à l'atmosphère tempétueuse sans alourdir l'allant du morceau. Le solo de contrebasse contraste par son calme, sa sérénité, avant que ne revienne progressivement le thème en un long crescendo. Bojan décroche vers un phrasé swing, sur lequel les deux autres se calent immédiatement, puis laisse filer l'orage, démultiplie son jeu en d'infimes variations qui finissent en cordes vibrées. La symbiose était parfaite, chacun sait qu'il s'est passé quelque chose d'unique. Difficile de croire qu'une semaine avant, les musiciens ne se connaissaient guère. "L'énergie communicative était là entre nous", conclura Bojan avec simplicité. Leur disque sera grand.
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