Jonathan Duclos-Arkilovitch Jazzman, novembre 2003, n° 96
De sa résidence à Foix, Jean-Marie Machado a accouché en 2001 d'un spectacle ambitieux, une suite consacrée à l'écrivain portugais Fernando Pessoa, La Main des saisons. L'actualité de son sextette Andalousia, du quartette Lyrisme et ses duos avec Jean-Marc Padovani et Dave Liebman n'ont pas empêché le pianiste et compositeur de mener son impressionnante troupe en studio pour enregistrer la suite. Séance souvent folle, parfois poignante. Reportage... à chaud.
De sa résidence à Foix, Jean-Marie Machado a accouché en 2001 d'un spectacle ambitieux, une suite consacrée à l'écrivain portugais Fernando Pessoa, La Main des saisons. L'actualité de son sextette Andalousia, du quartette Lyrisme et ses duos avec Jean-Marc Padovani et Dave Liebman n'ont pas empêché le pianiste et compositeur de mener son impressionnante troupe en studio pour enregistrer la suite. Séance souvent folle, parfois poignante. Reportage... à chaud.
Jean-Marie Machado n'a l'air ni épuisé ni découragé quand il déclare à votre arrivée : "Nous sommes ici depuis quatre jours. C'est la dernière ligne droite. Demain, on attaque le mixage. Dans un mois, le disque rejoindra la pile pharaonique des bureaux des journalistes. Et le mois suivant, il sera dans les bacs. Dieu sait pour combien de temps. Si les gens se doutaient de la somme de travail titanesque et du casse-tête que représente un tel enregistrement !"
"Titanesque", amphigourique, cet enregistrement ? Certainement. Jean-Marie Machado n'est pas du genre à jouer vainement avec les superlatifs. "Titanesque" par sa lourdeur : pas moins de trente personnes sollicitées, ensemble ou à tour de rôle. Un répertoire très écrit, au carrefour des genres, longtemps mûri - dix ans que le plus portugais des jazzmen tricolores y pense ! Et trois petits jours seulement pour tout mettre en boîte. Le studio de La Buissonne se transforme en cour des miracles. Pas stressé pour deux sous derrière sa console, Gérard de Haro. Au contraire. Il faut dire que le temps est au beau fixe. Trente-cinq degrés à l'ombre, émulation contagieuse. Le spectacle de La Main des saisons n'est plus sur scène mais en coulisses. Visite guidée. Un : le studio. Machado y supervise les derniers « re-re » du tubiste, assisté du chef d'orchestre Éric de Villevière et d'Andy Emler, "l'ami de trente ans" venu prêter main-forte en qualité de directeur artistique. Sur les banquettes, le producteur d'Hortus, Didier Maes (label classique spécialisé dans le chœur et l'orgue). Plus quelques filles du Chœur de Lyon (Bernard Tétu). Deux : le lobby. Le percussionniste Christian Hamouy fait les cent pas, attendant de pouvoir remballer son impressionnant set... Une silhouette passe : Riccardo Del Fra. Trois : les extérieurs. Sur le parking, Laurent Carrier, bras droit de Machado et G.O. de l'équipe, presse Andy Sheppard. Direction la gare d'Avignon. À deux pas, la terrasse ombragée, une grande table dressée. Les sept autre « vents » de l'Ensemble instrumental de l'Ariège y entament une syndicale « session pastis ».
Artistiquement, difficile de juger ce qui s'offre à nous. Ce n'est pas une priorité d'ailleurs. Morcelé, sectionné, millimétré à l'extrême, pressé par un budget serré qui joue la montre, l'enregistrement se poursuit au fil des départs et arrivées, au gré des aléas techniques. Le tuba qui inonde les micros des chanteuses par exemple. Les tableaux se livrent en vrac, par strates. Ici, un bout de thème, sublimé par les broderies du soprano. Là, une introduction en tutti ; la force théâtrale du chœur qui chante en portugais ; la couleur de l'accordéon de Pascal Contet et du glockenspiel ; le drive de François Merville. Ailleurs, un passage en trio piano-basse-batterie ; des choruses alignés sur une valse jazz. Plus les heures passent, plus une sorte de drap nous enveloppe, un climat nous imprègne. Bon signe. Quelques mots-clés ont suffi pour nous ouvrir les portes de ce monde féerique. Le « chant » d'abord : omniprésent. Magnifié par un chœur de très grande classe et par l'alchimie de deux voix masculines (Beñat Achiary et Jean-Yves Pénafiel). Autres mots-clés : Lisbonne. Le vent. La poésie de Pessoa. Éric Villevière : "Machado nous convie à une déambulation imaginaire inspirée d'un guide de Lisbonne écrit par Pessoa. Cet aspect déambulatoire se retrouve dans le matériau sonore ; l'œuvre est d'une grande maturité. On n'est pas sur un patchwork musical qui tenterait de lier jazz, classique et « trad » mais sur une écriture colorée, personnelle, d'une sensibilité rare. On est dans un univers très humanisé, incarné." Andy Emler surenchérit : "Grâce à Pessoa, Jean-Marie parvient à nous plonger dans un vrai climat poétique musical, bien délimité (l'improvisation est guidée et anticipée), lisible d'un grand public parce que simple dans la forme. Le choix orchestral est très fin, sans « effet big band » ni débauche de « cuivrailles » : en soliste ou section, chaque musicien a un rôle bien défini, apportant une couleur."
Pour passer de la scène au disque, Machado a dû procéder à quelques réajustements. "Le spectacle mêlait musique, récitatif, chant et photographie. Les parties théâtrales assuraient le tuilage. Dans le disque, non. Il n'y a plus de textes récités ; l'émotion musicale doit suffire. Chaque morceau véhicule une émotion particulière. On déambule à travers la musique, à travers Lisbonne, via le livret du disque conçu autour des textes de Pessoa et des photographies de Benjamin Teissedre."
Gonflé, risqué, cet enregistrement ? Comme dit Jacques Mahieux : "Vu le contexte économique et les événements qui ont agité cet été, il faut être dingue pour se lancer dans pareille entreprise. C'est quasiment héroïque !" Qu'en pense le super-héros en question ? "À chaque fois que je me lance dans ce style de « grands travaux », je me dis : « Cette fois, c'est la dernière. » Et puis je replonge. Sans doute mon côté masochiste..." Éloge de l'intranquillité ?
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