Naissance, et renaissance, sont les maîtres mots du jazz, origine, histoire et devenir confondus. La naissance d'un nouveau label (celui de l'AJMI) et, parmi les autres parutions récentes du catalogue MFA, la vitalité de "La Marmite Infernale", symbole de L'ARFI (qui fêtera l'an prochain son quart de Siècle), tout invite à cultiver optimisme, lucidité et persévérance.
L'AJMI, Association pour le jazz et la musique improvisée, qui anime la scène avignonnaise depuis plus de vingt ans, saute le pas et crée son propre label, Ajmiseries. C'est assurément le prolongement naturel d'une action musicale à bien des égards exemplaire ; et aussi le témoignage hardi d'une foi en l'avenir et d'un optimisme raisonné (avec un soupçon de culot) en ces temps où l'on dit le "marché" déprimé. C'est que, peut-être, en refusant de considérer cet art musical à la seule aune des industries culturelles et des "parts de marché", en replaçant les choses sur le terrain de la création et de l'action artistique, l'AJMI donne tout son sens au travail mené au fil des ans. Mettre en présence des musiciens, auxquels on donne les moyens de s'exprimer en toute liberté, et un public qui conquiert, d'expérience en expérience, le goût de l'audace et celui de l'exigence : tel est bien l'enjeu d'une action qui a déjà fait ses preuves et porté ses fruits. L'ARFI, Association à la recherche d'un folklore imaginaire, collectif lyonnais confirmé par le temps et par l'éclat de ses réussites artistiques, revient avec un nouveau disque de "La Marmite Infernale", publié sur le label de l'association, dont il est la vingt-huitième référence. La "Marmite", c'est un fameux chaudron, le creuset du collectif, où se retrouvent la plupart des musiciens de l'ARFI. C'est aussi l'emblème de l'association, un orchestre où le sens collectif prévaut, un groupe où l'invention s'épanouit dans une espèce de démocratie musicale réalisée. Ce n'est pas un hasard si ces artistes, qui sont aussi des artisans dans l'âme, s'interrogent sur une possible évolution de leur statut, qui consisterait à quitter la forme associative pour celle d'une SCOP (Société coopérative ouvrière de production). Elle coïnciderait, de la façon la plus exacte, avec la réalité du temps qui veut que les musiciens de jazz, s'ils veulent poursuivre leur parcours en toute indépendance, doivent plonger les mains dans le réel (production, diffusion, financement, promotion) pour se donner le plus possible de chances d'aboutir. Mener à bien l'œuvre rêvée, la matérialiser, dans les meilleures conditions possibles, pour le public le plus large et le mieux préparé à la recevoir, voilà désormais l'enjeu. Et même s'il est difficile d'accomplir ces tâches parallèlement à celle, dévorante, qui permet de concevoir la musique et de la jouer, nul doute que, souvent, l'indépendance et la pérennité sont à ce prix. Ainsi condamné à naître et renaître, sans cesse, le musicien de jazz doit avoir plus d'un mythe dans sa besace : il peut se consumer pour sans cesse ressurgir de ses cendres ou, tel un Sisyphe réconcilié avec sa condition, pousser le rocher. Il sait que la beauté réside dans le chemin qui vise le sommet plus que dans le sommet même.
Guillaume Rondelet © |