Après un disque thématique Concertos de chambre et les monographies de François-Bernard Mâche et Bruno Ducol éditées en 2000, le label MFA - Radio-France inaugure l'année 2001 avec un enregistrement en mars consacré à Suzanne Giraud. Il sera suivi du troisième volume des Répertoires polychromes.
Ce programme est placé sous le signe du charme – carmen, à la fois chant et sortilège – puisqu'il réunit la pièce pour mezzo-soprano et orchestre composée d'après le poème d'Edgar Poe To One in Paradise et le cycle des quatre Envoûtements. Résolument indépendante, Suzanne Giraud, née en 1958, ne se réclame d'aucune école. Si elle a nourri son insatiable curiosité des conseils de Claude Ballif, de Franco Donatoni, de Tristan Murail et de Hugues Dufourt, de l'amitié de Giacinto Scelsi et de ses rencontres à Darmstadt avec Morton Feldman, Wolfgang Rhim et Brian Ferneyhough, ce fut pour en extraire son style à elle. C'est dans le faisceau de tout ce qu'elle a récolté que naît sa musique, "jaillissant avec un naturel confondant". "La musique est la vie même. Elle raconte ce que je porte au monde, elle est en constante évolution, respiration, transformation. Le potentiel sonore qui est en moi se met à vibrer et me fait inventer par la suite", déclare-t-elle. Enseigner la composition lui semble de ce fait chose impensable. "Je ne sais d'ailleurs si elle s'enseigne ni même si j'ai apppris à composer dans les classes de composition." Elle acceptera pourtant, jusqu'en 1993, la classe "d'écriture style court" que lui offrira Alain Louvier au Conservatoire national supérieur de musique de Paris. Elle est aujourd'hui l'un des compositeurs les plus authentiques de sa génération, récompensée des prix Georges-Enesco de la Sacem et Georges-Bizet de l'Académie des Beaux-Arts (1987).
Dédié à la mémoire de son ami l'historien Gérard Rippe, To One in Paradise est une forme de lied avec orchestre développé autour de l'idée de la mort, sur la traduction de Stéphane Mallarmé du poème éponyme d'Edgar Poe : en contrepoint de la voix, parfois effacé, l'orchestre mène l'hommage funèbre à l'extase rayonnante. Quatre parties répondent aux quatre strophes du poème, développées en continu dans un climat onirique et poignant, exaltant un sentiment de profonde humanité. To One in Paradise a été créé le 24 septembre 1999 à la Maison de la Radio et est ici l’œuvre de l'Ensemble Accroche Note placé sous la direction de Laurent Cuniot.
Les quatre volets d'Envoûtements – un cinquième est en cours, qui réunira guitare et quatuor à cordes – éveillent de nouveaux imaginaires. Pour le premier, Suzanne Giraud s'est penchée sur l'idée – générique de son cycle – du charme agissant de l'inspiration au compositeur, du compositeur à l'interprète puis de l'interprète au public. Elle écrit alors à l'intention d'Irvine Arditti, qui sera créateur de l’œuvre en 1996 dans le cadre du festival Musica de Strasbourg : “authentique magicien du violon, acrobate infaillible”, Irvine Arditti illustre à lui seul l'idée originelle. “La virtuosité, l'ivresse d'habiter à ce point le projet et l'instrument m'ont emportée au-delà de ma structure et très loin dans l'inouï, dans la virtuosité”, dira le compositeur.
Magie à nouveau dans Envoûtements II, pour flûte et marimba, qui s'attache au deuxième sens du mot anglais spell (“envoûtement” mais aussi “épeler”) : ce sont les formules incantatoires des sorcières devant leur chaudron qui inspirent ici à Suzanne Giraud une sonorité noire, une couleur rouge et un bouillonnement démoniaque de la texture sonore. La pièce, créée en mars 1998 et interprétée dans cet enregistrement par Clara Novakova (flûte) et Jean Geoffroy (marimba), est constituée de quatre cercles qui, enchaînés en flux constant, hypnotisent l'auditeur. Composé à la demande du Festival de Dresde pour l'Ensemble Accroche Note et créé par ces mêmes interprètes en octobre 1997, Envoûtements III fait appel, conformément à la progression signalée par les chiffres romains, à trois instruments – voix, clarinette et percussion. L'acception amoureuse du charme est ici retenue : la voix – de Sylvie Sullé – est l'instrument de séduction par excellence et la langue anglaise (un poème de Jeremy Drake) celle "des musiques populaires, qui parlent souvent d'amour". Puissante cathédrale élevée à la gloire de l'architecture, Envoûtements IV est le second quatuor à cordes de Suzanne Giraud, composé pour le Quatuor Arditti et créé à la suite d'Envoûtements III à Strasbourg, en octobre 1997. Tout y est quatre : les archets, les cordes des instruments, les cercles enchanteurs, les différentes parties. Conçu comme une réexposition concentrée de tous les éléments entendus dans les trois pièces précédentes, ce dernier volet conclut sur les accords de l'introduction, renforçant à la fois l'aspect cyclique et la solidarité de ces quatre Envoûtements.
Claire Boisteau, d'après le texte de Bruno Serrou publié dans le livret du CD |