Martin Kaltenecker est le directeur artistique du label assai, dernier-né du groupe M10. À l'occasion de la sortie prochaine du Livre pour Quatuor de Pierre Boulez par le Quatuor Parisii, il évoque son plaisir à présenter de beaux projets, sans étiquette ni spécialisation.
MFA. Vous avez déjà une histoire dans l'édition phonographique, avec Accord et maintenant avec assai. Qu'est-ce qui vous incite à créer et recréer des labels de disques ?
Martin Kaltenecker. Ce n'est pas exactement une manie puisque je suis engagé pour le faire. Musidisc avait eu une très bonne expérience commerciale avec la quasi intégrale de la musique pour orchestre de Scelsi, au tout début des années quatre-vingt dix. Le groupe a donc décidé de mettre un peu d'argent dans la musique contemporaine et m'a chargé de le dépenser sous deux formes – une maison d'édition de partitions et une collection de disques – intitulées l'une et l'autre Una Corda. Cette expérience était dès son origine prévue pour dix ans. Or arrivant presque au bout de cette période, l'affaire a été vendue à Universal comme pour clore une sorte de cycle – la production d'une quarantaine de disques de musique contemporaine et d'une centaine de partitions. Voilà pour la préhistoire. Après cette vente, le groupe a recréé une structure de distribution et a décidé de poursuivre la production de disques classiques dans le cadre de deux collections : l'une, Ricercar, consacrée exclusivement à la musique baroque ; l'autre, baptisée assai, qui propose plus ou moins douze titres par an – selon les opportunités ou les montages financiers – et qui comprend nos propres productions, des coproductions ou des productions prises en licence. Dans cette moyenne de douze titres, nous produisons trois titres de musique contemporaine.
MFA. Vous travaillez donc en terrain connu ?
M. K. Absolument. M10 a sensiblement gardé la même équipe, notamment au niveau des forces de vente. Par ailleurs, M10 assure l'importation et la distribution de catalogues provenant de douze pays étrangers, avec des répertoires très divers dont le répertoire contemporain.
MFA. Vous considérez-vous comme un éditeur indépendant ?
M. K. Oui, nous débutons comme tout label naissant, en fonctionnant sur la distribution de catalogues de musiques autres que classiques. Un label classique n'a aucune chance de vivre essentiellement de sa production, sauf dans le cas d'une structure à deux personnes qui enregistrent dans un garage - ce qui se voit... Notre production est portée par la distribution de techno, de rap, celle des slows de l'été, du dernier titre de Zizi Jeanmaire...
MFA. Vous n'avez jamais envisagé de partir avec Accord ?
M. K. Non. C'est tout simple et la question ne s'est même pas posée : la société Universal, qui a racheté Musidisc, a décidé de garder les trois catalogues classiques –Adès, Accord et Adda– et de les développer avec le concours d'une équipe déjà en place.
MFA. Est-ce cette attitude d'indépendant qui vous permet de concrétiser vos choix artistiques ?
M. K. Je ne peux pas me comparer à un producteur classique qui travaillerait au sein d'une major. Si je gérais un budget de dix millions, je n'aurais certainement pas la possibilité d'en dépenser trois pour le contemporain. D'ailleurs, personne aujourd'hui en ce monde ne dépenserait trois millions pour la musique contemporaine. Je suis donc très heureux de travailler ainsi. Évidemment, réaliser cinq disques par an est mieux que d'en produire trois ; mais dix obligent aussi à accepter des projets dont on n'est pas totalement convaincu. On a toujours le fantasme "Jérôme Lindon" dans cette profession : faire peu mais faire ce qu'on aime à cent pour cent plutôt que de devoir gérer un grand catalogue où l'on est simplement à la recherche de titres pour faire tourner la machine.
MFA. Vous parlez beaucoup de musique contemporaine...
M. K. Oui. Pourtant, chez Accord jadis comme chez assai maintenant, ma priorité au quotidien est la musique baroque, ayant plus de titres que je sollicite ou que je reçois dans ce domaine-là. En fait, nous traitons toutes les musiques sans distinction de collection ni d'étiquette et la musique contemporaine fait partie intégrante de ce catalogue : assai est un label qui couvre plusieurs répertoires, dont la musique contemporaine. Chez Accord, notre production justifiait l'existence d'une collection pour la musique contemporaine ; chez assai, où nous produisons moins, cela reviendrait à faire une sous-collection. Je crois fondamentalement que c'est une bonne chose de ne pas dissocier la musique contemporaine du reste de la musique. Je n'aurais peut-être pas pris cette décision il y a dix ans mais maintenant...
MFA. Vous empruntez le terme italien assai. A-t-il une signification précise par rapport à votre label ?
M. K. Non. C'est toujours difficile de trouver un nom et si l'on n'en est qu'à moitié convaincu, on en oublie le sens au bout de dix jours –il suffit de relire dix fois un mot pour en perdre la signification. Nous avons pensé à MK12 puisque je m'appelle Martin Kaltenecker et que je produisais douze titres mais nous avons craint le procès. En feuilletant des partitions, nous sommes tombés sur allegro assai : assai veut dire "beaucoup", ce qui nous a semblé un bon choix vu que nous produisons peu de titres.
MFA. Comment est né le projet du disque Boulez que vous allez prochainement éditer avec le Quatuor Parisii ?
M. K. J'avais déjà réalisé trois disques sous le label précédent avec le Quatuor Parisii, qui s'est ensuite lancé dans une intégrale Milhaud chez Auvidis. Nos relations étaient très bonnes et ils savaient qu'il y avait chez moi une sorte d'écho favorable pour la musique contemporaine. Cela s'est fait comme ça. C'est évidemment passionnant d'avoir au catalogue un inédit de cette trempe et je suis très reconnaissant aux artistes de nous avoir fait confiance - ce n'est malgré tout que notre quinzième titre.
MFA. Ne craignez-vous pas une sorte de concurrence "déloyale" avec les autres labels sous lesquels Pierre Boulez est enregistré par ailleurs ?
M. K. S’il y avait “déloyalité”, on me l'aurait rappelée de tous côtés ! Pierre Boulez est bien sûr au courant du projet, dont l'initiative intellectuelle revient à Jean-Louis Leleu, professeur à l'Université de Nice et collaborateur très proche des Parisii. Il y a chez eux cinq une homogénéité de pensée tout à fait inhabituelle, que je n'ai jamais rencontrée ailleurs dans la profession ! Ils préparent leurs concerts et leurs enregistrements très longtemps à l'avance par des séances de répétitions dans des séminaires que Jean-Louis Leleu organise avec le soutien de son université et de la Fondation Henry Clews du Château de La Napoule. Les deux ou trois sessions de travail à la Fondation ont été indispensables à la réalisation de ce projet et enregistrer le Livre pour Quatuor d'une autre façon était impensable. C'était une sorte de résidence tout à fait confidentielle. Cette préparation a pris trois ans, au vu de la difficulté de la partition. Il faut savoir que les Parisii font de même pour Brahms, Beethoven, Milhaud : il y a fusion totale avec Jean-Louis Leleu, qui est miroir et renvoie aux Parisii un commentaire permanent – lui s'intéressant à des musiques difficiles comme Webern qui a fait l'objet de sa thèse ou Boulez, eux étant des gens qui aiment tout autant Fauré que Boulez. C'est un Quatuor à cinq – en tout cas, dans ce projet, c'est évident. Pierre Boulez a ensuite été impliqué dans l'affaire. Là, nous nous sommes heurtés à des problèmes d'édition : la partition avait été éditée chez Leduc assez rapidement à l'époque, pour une exécution – il y en a peu d'ailleurs dans toute l'histoire–, et a dû être à nouveau regardée au vu des esquisses qui sont à Bâle, à la Fondation Paul Sacher, et de corrections sur épreuves de Boulez. Ce fut un travail de bénédictin – tout à fait dans le goût de Jean-Louis Leleu – qui a profité à la fois à l'éditeur et au Quatuor. Le “cinquième homme” était nécessaire pour mettre en relief la structure sous-jacente de l'œuvre, qui serait restée incompréhensible sans cela. Dans un troisième temps, après l'accord du compositeur, il y a eu des répétitions. Pierre Boulez a été effaré par certains points qu'il avait pensés lorsqu'il était un jeune homme fougueux. Il a donc ralenti certains tempi, ce qui a déboussolé les musiciens, qui du coup n'ont pas exactement respecté ses indications... Tout ce travail, au sens douloureux et en même temps intellectuel du terme, donne non seulement un disque d'une grande beauté musicale mais aussi un document de référence exceptionnel.
MFA. De quand date cette œuvre ?
M. K. De 1949. Sur cinquante ans, on compte l'enregistrement de deux ou trois mouvements chez Adès et trois exécutions de cette œuvre complètement utopique. Les Parisii ont eux-mêmes failli abandonner l'œuvre à plusieurs reprises. Elle demande un tel effort !
MFA. Quels sont vos projets dans le domaine contemporain pour 2001 ?
M. K. Ce disque Boulez sera, en juin, notre deuxième publication. La première était dédiée à la musique de chambre de Philippe Manoury interprétée par l'ensemble Accroche-Note. C'était un projet fort intéressant : Manoury est plutôt connu pour des "grosses machines", électriques ou non ; là, nous pouvons entendre ce qu'il fait dans l'intimité d'une clarinette, d'un violon et d'un piano. En octobre, nous éditerons la musique de chambre de François-Bernard Mâche, également par Accroche-Note, puis, pour l'été 2002, l'opéra de Gérard Pesson Forever Valley. Ces deux titres reçoivent également l'aide de MFA. Nous accueillons enfin en licence deux disques de la collection "2e2m" qui étaient un peu en souffrance puisque produits et distribués par Concord, victime de la faillite de Musisoft : le premier disque de Laurent Martin et un programme Toru Takemitsu.
propos recueillis pour MFA par Claire Boisteau © |