Après le premier épisode, dans un article d'Alex Dutilh, paru dans Jazzman en mars 2005, nous revenons sur l'aventure du label Sketch
Sketch of Pain
Daniel Yvinec, Jazz Magazine,mai 2005, n° 559
31 disques au catalogue, 112 960 vendus en France, 79 823 au Japon, 43 275 dans le reste du monde, mais le label Sketch, fondé par Philippe Ghielmetti, a déposé son bilan. Retour sur le parcours parfois chaotique d’un disque de jazz avant qu’il atterrisse sur nos platines.
S’il y a bien un label qu’on croyait vaillant et à l’abri, c’est Sketch. Un succès critique impressionnant pour des projets toujours brillamment orchestrés : Sketch faisait partie de ces précieuses compagnies qui ne produisent pas seulement des disques de plus. Tout d’abord, petite leçon d’économie phonographique. Voici, grosso modo, comment se répartit l’argent que vous coûte un CD à vingt euros pièce : 1 euro pour le musicien, 6,50 pour le producteur (qui paye les musiciens pour la séance, les transports, le studio, le pressage, le livret – studio, photographe), 6 pour le distributeur et le reste pour le détaillant (magasin). Partant du principe (de plaisir) qu’un « produit de qualité » trouve naturellement son public, Philippe Ghielmetti pensait avant tout publier des albums dont la musique parlerait d’elle-même. « Nous faisons ce métier pour donner cinquante minutes de bonheur aux gens, tout simplement. Je ne me suis jamais destiné à être producteur. Il se trouve simplement que j’ai eu envie d’entendre un disque qui réunirait à nouveau Humair, Urtreger et Michelot. Au départ, j’étais terrorisé face à trois musiciens d’une telle envergure. Puis ils ont commencé à solliciter mon avis et je me suis rendu compte, à mon grand étonnement, que je savais assez précisément ce que je souhaitais entendre. Je me suis même permis de leur suggérer de composer un morceau lors de l’enregistrement. Je me suis très vite pris au jeu et une nouvelle activité est née, de façon tout à fait inattendue… »
D’emblée audacieux, Ghielmetti récupère les bandes des deux premiers disques du trio et publie HUM, un triple album, succès à la fois critique et commercial (16 500 exemplaires vendus). Les choses s’enchaînent alors, tranquillement, puis à un rythme de plus en plus soutenu. Une dynamique plutôt positive… mais grisante. « Je pense que ma grosse erreur a été de produire trop d’albums (11) en 2003 : une mauvaise année pour le disque, en particulier à cause de la guerre du Golfe. J’avais envie de concrétiser beaucoup de projets, je n’ai pas vraiment mesuré les risques financiers. Cette année-là, bien qu’ayant réalisé des ventes plus qu’honorables, j’ai perdu soixante-dix mille euros… Ç’a été le début de la chute. Lorsque le marché a commencé à rétrécir, j’ai continué d’investir de façon inconsidérée… Il y a encore quelques années, le budget que chacun consacrait à la « culture » était réparti entre le cinéma, le théâtre, le concert et l’achat de disques. Aujourd’hui entrent dans la même enveloppe l’ordinateur, les consoles de jeux, le téléphone portable, la télé câblée, etc. Je ne le déplore pas, mais la répartition a changé et le marché du disque en subit les conséquences. »
Ghielmetti avait pourtant nombre d’atouts dans sa manche : précision et cohérence des choix artistiques, conscience de l’importance de l’identité d’un label et de son positionnement sur le marché, sur le plan musical comme sur le plan graphique.
Conscience, encore, que le disque est un objet et que si on veut le vendre, le consommateur doit également s’y retrouver sur ce plan. Autre qualité : Ghielmetti est un brillant attaché de presse, défendant ses projets avec la force d’un passionné parfaitement au fait du music business. Mais lucide, il admet que l’association avec un spécialiste rompu aux exercices de la finance et plus détaché de la partie artistique eût certainement été salutaire. Précipité dans l’abîme par, entre autres, une vision à très court terme du marché et un souci de rentabilité quasi immédiate, le disque pourrait retrouver, grâce au travail de passionnés de la trempe de Philippe Ghielmetti, le statut d’objet précieux – de son contenu à son contenant – qui lui fait défaut aujourd’hui. Peut-être, alors, le consommateur, qui ne lésine pas pour se vêtir, dîner en ville, et même aller au concert, aurait-il à nouveau l’envie de se délester de vingt euros (une somme soit, mais peu ou prou la même depuis quelques années) pour acquérir cinquante minutes de rêve…
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