Grand Prix lycéen des compositeurs 2005 : Philippe Hersant, le choix des professeurs
p.r. par Jacques Bonnaure La Lettre du musicien, mars 2005, n° 309
Cette année, les professeurs et les élèves diffèrent moins radicalement dans leurs choix respectifs que les années précédentes. Non que les œuvres de Philippe Hersant et celles de Nicolas Bacri se ressemblent, mais enfin, dans les deux cas, il s’agit d’une musique ancrée dans une très lointaine lignée d’écriture et d’esthétique.
Dans les Poèmes chinois de Philippe Hersant, on pourrait d’ailleurs parler davantage de modalité que de tonalité. On évitera en revanche de qualifier cette musique de néo-modale car la modalité n’a jamais été interrompue. Pas plus que dans la Cantate de Nicolas Bacri, il ne s’agit d’un retour nostalgique. Les poèmes qu’il a mis en musique ont été traduits par François Cheng et appartiennent tous à l’époque des Tang (VIIe et VIIIe siècles). Leur succession assure au cycle une grande diversité. Bien évidemment, il fallait éviter l’orientalisme. Philippe Hersant résout ce problème en faisant appel, çà et là, à des techniques d’écriture vocale qui évoqueraient plutôt de très anciennes polyphonies (De loin en loin). Ailleurs, il n’hésite pas devant une écriture figurative, pour évoquer les gambades nocturnes des singes blancs ou le vol d’un cormoran. Une écoute attentive montrera l’extraordinaire variété de l’écriture, de l’harmonie, des modes de chant, et du rapport entre le piano et les voix. Humoristiques, réalistes, lyriques ou méditatifs, ces chœurs subtilement travaillés semblent échapper au temps et à l’espace et il s’en dégage une poésie profonde.
La Lettre du musicien. D’où est venue l’idée de composer des pièces chorales sur ces textes chinois ? Philippe Hersant. Les Poèmes chinois ont été composés à la demande de Joël Suhubiette pour le chœur de chambre Les Éléments, qui devait les créer lors d’une tournée en Extrême-Orient. Cette tournée n’a finalement pas eu lieu… Mais l’idée est restée. Après avoir cherché l’inspiration dans la poésie de Victor Segalen, j’ai finalement choisi de mettre en musique quelques poèmes de la littérature classique chinoise, dans la magnifique traduction française de François Cheng. J’ai découvert à cette occasion une poésie d’une inépuisable richesse de tons et de sentiments, et c’est cela qui m’a séduit.
La Lettre du musicien. Quelles difficultés doivent affronter les interprètes ? Philippe Hersant. Je ne crois pas que cette œuvre pose de trop grandes difficultés aux chanteurs. Il leur faut cependant passer rapidement d’une atmosphère à l’autre : les huit pièces sont courtes et très contrastées. Par ailleurs, l’écriture chorale est souvent très éclatée, avec de fréquentes interventions solistes. La partie de piano, enfin, est très concertante, sinon virtuose…
La Lettre du musicien. Les autres œuvres figurant sur le même CD sont d’une inspiration plus occidentale… Entretenez-vous une relation particulière avec les civilisations orientales ? Philippe Hersant. Ce cycle, Poèmes chinois, est contemporain de mes Éphémères pour piano, qui s’inspirent de haïkus japonais : il y a d’ailleurs bien des points communs entre ces deux œuvres. Mon maître, André Jolivet, a beaucoup contribué à me faire découvrir les musiques extra-européennes. J’en ai écouté et en écoute toujours beaucoup. Elles ont laissé de nombreuses traces dans ma musique. Je pourrais citer aussi mes Cinq Miniatures pour flûte en sol. D’une manière générale, le relatif statisme de ma musique est, à mon sens, influencé par l’Orient… Mais cela n’a pas été jusqu’à bouleverser ma conception du temps (laquelle reste, indubitablement, occidentale).
La Lettre du musicien. L’origine des textes a-t-elle influencé le langage musical ? Philippe Hersant. Pas directement… Il n’y a aucune allusion, par exemple, à la gamme pentatonique chinoise. On peut cependant déceler une influence orientale assez manifeste à deux moments : les mélismes de l’alto solo dans la sixième pièce (Larmes de la déesse du Siang) et les cris des singes dans la deuxième (Singes blancs), qui s’inspirent du ketjak balinais.
La Lettre du musicien. Certains modes d’écriture chorale (ou certains compositeurs) vous ont-ils influencé ? Philippe Hersant. Mis à part les deux exemples que je viens de citer, je pense que les Poèmes chinois sont, musicalement, très « français » ! Comme je l’ai dit, je n’ai pas une conception orientale du temps. J’ai presque théâtralisé les poèmes de Wang Wei et Li-Po, j’ai créé des tensions, des contrastes, j’ai introduit du « drame » à l’intérieur du cycle. Les Poèmes chinois sont de petits tableaux fondamentalement plus proches des Histoires naturelles de Ravel que de la musique orientale…
L’avis des lycÉens
« Les trois poèmes nous ont plu malgré leurs différences. Le premier, d’écriture très modale (rappelant un peu Debussy, surtout avec le traitement du piano), présente quelques imitations ou “jeux d’écho”, même si l’écriture reste surtout syllabique. Nous avons apprécié l’opposition monodie/polyphonie, et l’aspect oriental rendu par les accords parallèles. Le deuxième, avec ses onomatopées, nous semble dans la tradition de la chanson française de la Renaissance. Nous n’avons pas tous adhéré à l’aspect répétitif. Le troisième, enfin, est d’une écriture très syllabique (on retrouve les accords parallèles), avec alternance piano/voix a capella. Le piano, très grave, contribue au climat parfois mystérieux. » Lycée Edgar-Quinet, Bourg-en-Bresse
« Il se dégage de cette œuvre une impression sereine et reposante, mais le chant lyrique m’exaspère au plus haut point ; dans la deuxième partie, les onomatopées sont bien trouvées, c’est frais et amusant ; la dernière partie est parfaite pour se laisser aller dans les bras de Morphée. » Lycée de Kerichen, Brest
« L’atmosphère qui se dégage de cette œuvre est à la fois inquiétante et intimiste : elle nous a fait penser au chant grégorien. Ces pièces suscitent l’imaginaire, installent des décors divers : évocation de la nature de la nuit, qui reflète l’importance de ces thèmes dans le monde asiatique. » Lycée Bellevue, Le Mans
« Le morceau Singes blancs est très court mais dynamique, étonnant, sans être nécessairement dissonant, l’utilisation assez académique des voix est en décalage avec les paroles. » Lycée Pasteur, Lille
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