S'il apparaît à la fin du XVIe siècle (quelques années après le violon), le violoncelle ne s'imposera qu'à la fin du XVIIe siècle, reléguant la basse de viole aux oubliettes. Instrument trait d'union par excellence, il s'avère idéal pour la pensée et les pratiques de Didier Petit
Les Allumés du Jazz : Quand tu choisis le solo, est-ce que cela a à voir avec ce que tu décris chez Steve Lacy ?
Didier Petit : J'ai toujours adoré Steve Lacy en solo parce que c'était un espace musical qui laisse un imaginaire. J'ai un espace de son, de mémoire gigantesque quand je l'écoute en solo.
Les Allumés : Il y a dans le solo quelque chose de... seul...
Didier Petit : Quelque chose qui regroupe tout.
Les Allumés : Est-ce que c'est une sortie de l'anonymat, un désir de signature plus grand ?
Didier Petit : Non ! Quand je joue seul, j'ai l'impression de n'être qu'un arbre de transmission, quelqu'un qui absorbe des données et des influences qui passent, qui traversent et qui, à un moment, ressortent par mon propre bide, digérées. Je suis un transmetteur. Je n'ai pas la sensation d'être influent, d'avoir une signature. Les compositeurs en ont une pour moi. Ils ont cette volonté dans la signature de donner quelque chose qui aurait une certaine perfection, une sorte de sublimation de l'être humain. Je ne suis qu'un outil.
Les Allumés : Un outil de qui ?
Didier Petit : Un de mes bouquins préférés est Jacques le Fataliste de Diderot. Je suis arrivé sur terre, je ne sais pas pourquoi, mais j'ai un environnement et celui-ci m'influence en permanence. J'essaye, par rapport à toutes ces influences, à ma personnalité, de ressortir certaines choses.
Les Allumés : Il y a un compositeur belge, André Souris, qui parle de la musique comme étant la métamorphose des lieux communs...
Didier Petit : Je préfère le terme « transformation » que « métamorphose ». Cela implique qu'on a effectivement un imaginaire collectif. Un des rapports extrêmement ambigus des improvisateurs est d'avoir la sensation de vouloir être compositeur.
Les Allumés : Quand tu dis improvisateur, l'affaire est délicate car, pour reprendre quelques lieux communs que tu vas métamorphoser assez rapidement, un Jean-Sébastien Bach compositeur était souvent improvisateur.
Didier Petit : Pas souvent très bon improvisateur...
Les Allumés : Quand tu organises Nohc, ce n'est peut-être pas de la composition mais c'est de l'organisation...
Didier Petit : Dans Nohc, j'ai plus la sensation d'être un concepteur qu'un compositeur.
Les Allumés : Certes, mais concepteur est un mot moderne, très utilisé par les Américains qui le substituent à la notion de compositeur...
Didier Petit : Mais ce sont des thématiques juste pour dire qu'il n'y a aucune ligne compositionnelle. Le travail sur la forme, il est en direct. Ce qui m'intéresse, c'est comment tout cela se met en place.
Les Allumés : Un compositeur pourrait dire exactement la même chose...
Didier Petit : Non parce qu'il ne pense pas aux musiciens. Quand il écrit, il pense en général de façon totalement abstraite.
Les Allumés : Ils écrivent pour des gens absolument précis. Mozart, par exemple, sa musique pour clarinette est conçue pour Anton Stadler...
Didier Petit : C'est un contre-exemple. Je ne pense pas que la pensée même du compositeur ait pour objectif de créer du lien entre les interprètes.
Les Allumés : Nohc est, à la base, une formule scientifique. Il y a donc là quelque chose sur la nature des confrontations mêmes...
Didier Petit : Ce sont des organisations qui permettent de créer des jeux sur la relation atomique et pour qu'il y ait liaison, la distance entre deux atomes doit être courte. Tout ce qui est antinomique devrait, à la manière des atomes, pouvoir se retrouver sur un terrain et produire quelque chose ensemble. Réussir à relier les gens qui ont des organisations de pensée très forte, très solide, paraît intéressant.
Les Allumés : La musique a souvent été exclue des grands mouvements d'avant-garde. N'y aurait-il pas une incapacité de la musique à sa propre libération ?
Didier Petit : La musique peut évoluer grâce à des gens qui ne sont pas des compositeurs mais qui sont chez eux, devant leur piano, pris dans la musique brute, qui ont un regard décalé. La musique, c'est l'art social, la relation directe avec l'auditoire, avec le temps. Tous les autres arts ont une durée d'existence extrêmement différente. J'ai un tableau chez moi, je le regarde, il est présent, il est justement là en l'occurrence très porteur de sens. Tu l'observes, tu vis avec et il se modifie en permanence en fonction des moments où tu passes devant lui sans le regarder. Finalement, la musique, c'est une chose avec laquelle on ne vit pas dans la durée, malgré l'apparition du disque.
Les Allumés : La musique est partout pourtant...
Didier Petit : On aurait tendance à dire que la pollution sonore est partout. Certaines musiques qui concernent des émotions profondes, plus intérieures, plus cachées, sont moins partout.
Les Allumés : À qui s'adresse le musicien, de surcroît lorsqu'il est non-compositeur ?
Didier Petit : Le musicien doit se battre pour jouer pour tout le monde.
Les Allumés : Est-ce que tu as des préoccupations d'ordre formel quand tu joues ?
Didier Petit : Non, principalement des préoccupations de temps. J'ai des musiciens qui ont une capacité fantastique à prendre un objet, à le développer, à le gratter, à l'approfondir, à l'épaissir, à le réduire dans le temps. Il y a là-dedans un vrai savoir musical qui t'amène dans des endroits pour toi insoupçonnés. Ça, je ne sais pas faire ; ce qui m'influence n'est pas là. J'ai juste une capacité à être très présent dans un objet, très investi, puis tout d'un coup, il me semble que je n'ai plus rien à dire par rapport à celui-ci, qu'il n'est jamais fini mais que le temps me dit de passer à autre chose, donc je bascule. La culture du zapping, c'est quelque chose qui existe partout autour de nous, donc, forcément, ça m'a influencé.
Les Allumés : Tu as une sorte d'attraction pour tout ce qui navigue autour de toi ?
Didier Petit : J'écoute, je vis dans mon époque, dans mon environnement...
Les Allumés : Y a-t-il une signification politique de la musique ?
Didier Petit : (Rires) Cette question me suit depuis mes débuts de musicien, je dois admettre que j'oscille en permanence par rapport à elle. Il y a deux notions vraiment importantes par rapport à la musique : la vie et la politique. Savoir comment faire pour que la musique fasse partie intégrante de la vie des gens, c'est un problème politique qui suppose d'avoir un point de vue à ce sujet et des actions qui vont dans ce sens. Par contre, je ne peux m'empêcher de me considérer comme un outil. Je suis un relais et la musique est pour moi de l'ordre de la spiritualité, c'est une essence que je ne maîtrise pas.
Les Allumés : La musique a beaucoup de pouvoir.
Didier Petit : La musique a le pouvoir de transformer la vie de quelqu'un en profondeur.
Les Allumés : Cela a un pouvoir sur les émotions terrible.
Didier Petit : Quand je sors d'un concert, je suis heureux si je me sens transformé, si la musique a révélé des choses qui chez moi étaient insoupçonnées. Quand je parle de musique, je ne parle pas de chanson. Je parle de l'imaginaire que peut révéler de la musique instrumentale, vocale, sans texte. Après, il y a la musique qui est liée au texte, où, de toute évidence, il y a des influences politiques très déterminées. La musique instrumentale reste du domaine de l'abstrait et sa puissance de transformation chez l'être humain provient de cette abstraction. Elle est plus puissante que la musique à textes car cette dernière joue sur l'identification.
Les Allumés : Parce qu'il y a des mots ?
Didier Petit : Parce qu'il y a des phrases, parce qu'il y a du sens, c'est un levier de pouvoir car il n'y a pas de système plus flou que le système d'identification. J'ai en tout cas volontairement toujours fait une différence entre la chanson et la musique.
Les Allumés : Ça a à voir avec la beauté, la musique ?
Didier Petit : Il y a quinze ans, je t'aurais dit oui immédiatement ; aujourd'hui, je n'aurai pas une réponse définitive. La musique, ça a à voir avec le lien.
Les Allumés : Le lien, ça pourrait être la beauté, l'essence de beauté ? La musique serait-elle un rempart contre le mal ?
Didier Petit : J'ai bien peur que l'Histoire nous prouve le contraire... Il y a toujours des musiciens qui ont fricoté avec le mal. Personnellement, je ne fricote pas avec ces termes-là, au bout du compte, ça m'intéresse assez peu. Je passe ma vie à essayer de comprendre l'être humain tel qu'il est, pas tel que j'aimerais qu'il soit.
Les Allumés : Tu te verrais comme une sorte de réconciliateur ?
Didier Petit : Je ne sais pas faire autrement dans la vie. Ce n'est pas philosophique, théorique, etc. C'est lié à mon parcours personnel qui a fait qu'à un moment ou à un autre, il a fallu que je crée du lien. Associer les gens pour qu'ils créent ensemble, c'est un truc qui me procure toujours du bonheur, du plaisir, et ça donne un fil, un horizon, un chemin à mon existence. J'aime ça.
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