Le phonographe fut inventé en 1877, le juke box en 1935 et le 33 tours en 1948. La pochette de disque illustrée n'attendit pas ce dernier pour naître sous les doigts du dessinateur et graphiste Alex Steinweiss en 1939. Vinrent ensuite Jim Flora et ses clins d'œil à Miro ou Paul Klee... L'association était lancée, solide. Gianfranco Pontillo, designer graphique de l'Ajmi, fait son point sur l'art de la pochette.
Les Allumés du Jazz : Aujourd'hui, la tendance de nombre de marques de disques officiant dans le jazz et les musiques dérivées est souvent l'affirmation d'une ligne graphique contribuant à aider à percevoir une idée de collection. C'est le cas d'Ajmiseries. Était-ce une volonté de la marque ou votre proposition ? Et à partir de quels éléments et comment avez-vous travaillé ?
Gianfranco Pontillo : Quand Jean-Paul Ricard m'a parlé de la création d'un label, alors que je travaillais déjà comme graphiste à l'Ajmi, il avait en tête l'idée d'une collection sans qu'elle soit formalisée. En parlant, j'ai suggéré l'idée d'Ajmiseries pour conforter l'aspect durée. Les artistes n'étant pas connus, la valorisation de la marque prédomine, le label joue un rôle prescripteur « Ajmi propose etc. ». Il s'agit de donner confiance à l'auditeur en personnalisant le label. Néanmoins, comme il y a un danger d'épuisement, pour ne pas rester bloqué, on a pensé à des séries de neuf. La première série est issue des œuvres d'Isabelle Costa-Benezeth, plasticienne que Jean-Paul Ricard avait repérée. Elle travaille sur des détails non figuratifs. Elle avait fait une série de neuf dessins qui se répondaient, c'est ce qui a créé notre rythme de neuf. On cherchera ensuite une autre famille de visuels. Avec Jean-Paul, on échange beaucoup et les choses rebondissent. Il s'agit de ne pas être phagocyté par l'artiste, mais de l'attirer dans un cadre. On n'illustre pas l'artiste ni la musique. Il y a d'autres exemples dans cette direction. Sketch, par exemple, où il y a peu de ruptures, une sorte de contrat visuel avec le label. ECM a introduit cette notion de charte graphique forte plutôt que la mise en avant d'un artiste. Et puis la série est aussi liée à une logique économique.
Les Allumés : Quels sont les graphistes qui sont pour vous les graphistes de référence dans la longue histoire des pochettes de disques ?
Gianfranco Pontillo : On pense toujours à celles qui ont créé un ancrage affectif plus que visuel. Il n'y a pas de pochette qui ait marqué avec un contenu faible. L'auditeur crée ses associations d'idées.
Le double blanc des Beatles par Richard Hamilton est insolent dans son approche définitive. Sergent Pepper's de Peter Blake est évidemment une trouvaille. Je pourrais citer Andy Warhol pour la banane du Velvet ou le studio Me Company qui a créé les visuels des albums de Björk avec des images de synthèse baroques. En rebondissant sur des attentes de musiciens, Peter Saville a fait quelque chose d'assez formidable, voyez son travail pour Joy Division, Pulp, King Crimson ou New Order. Bien sûr, je ne peux pas ne pas citer Reid Miles pour Blue Note. Quelque chose d'insurpassable, une image du jazz définitive. Le problème est d'être scotché à cet endroit, la bichromie pour le meilleur et pour le pire. L'influence est si forte qu'elle entraîne moult imitateurs et devient souvent l'image d'Épinal du jazz.
Les Allumés : Quelles sont les qualités essentielles à une couverture de CD ?
Gianfranco Pontillo : Le parti pris est la qualité essentielle, l'affirmation. On ratisse plus large puis on va au bout d'une idée graphique pour créer le lien entre celui qui fait et celui qui regarde. Je me sens à l'aise dans l'épure avec des informations assez hiérarchisées. À la commande, tout est important jusqu'à l'illisibilité. Il faut cerner le message et faire des choix, quitte à faire passer les informations à un autre niveau de lecture. Je ne me suis jamais posé la question d'une spécificité du compact disc. Pour être très froid, c'est la même règle que tous les objets visuels destinés à promouvoir quelque chose qui est à vendre, sauf que l'affirmation est portée différemment pour un livre ou un disque que pour une boîte de petits pois ou une chaussure de sport. Pour ces deux derniers, il faut amener une âme à quelque chose qui n'en a pas par un tour de passe-passe (par exemple un athlète connu dans les chaussures). Pour la musique, c'est l'inverse. On peut toucher la paire de chaussures, pas la musique. La pochette est donc un moyen de traduire graphiquement l'implication de l'artiste sans paraphraser le contenu ; une sorte d'image clé, inaugurant le lien de façon intuitive puisqu'on a déjà la valeur ajoutée. Le contenu préexiste à l'œuvre.
Les Allumés : Jusqu'à quel point la musique joue un rôle dans votre création graphique ?
Gianfranco Pontillo : C'est un des éléments d'information pour mettre le visuel en chantier. Il y a aussi le lien avec Jean-Paul, éventuellement avec l'artiste. Mais la musique n'est pas déterminante. Il y a aussi des contraintes économiques à intégrer, à dépasser.
Les Allumés : Aviez-vous une expérience dans le disque avant Ajmiseries et quel est votre champ d'activité ?
Gianfranco Pontillo : Non ! J'ai travaillé chez Carré Noir avant de devenir free-lance dans la région d'Avignon, où j'ai travaillé pour le festival de théâtre, beaucoup d'entreprises culturelles ainsi que pour l'Ajmi. Je découvre quelque chose d'assez passionnant, c'est l'étiquette de vin, finalement assez proche de la couverture de CD dans sa nécessité de concision énorme. Je travaille sur des vins de Languedoc-Roussillon qui n'ont pas une histoire trop lourde, ce qui me laisse une belle ouverture où je peux appliquer des styles visuels expérimentés dans le secteur culturel.
Les Allumés : Dans l'absolu, quel est l'artiste pour lequel vous aimeriez créer la couverture d'un disque ?
Gianfranco Pontillo : Je n'en ai pas. Je ne me projette pas ainsi... Un concours de circonstances peut-être... |