Ce pourrait être un homme tranquille. Une place de titulaire dans l'Orchestre de la RAI (la radio italienne) lui semblait acquise.
Neuf années auprès de Chet Baker lui promettaient un destin confortable. Celui du sideman considérable et sans histoire, entre les mains duquel les Américains de passage en France aimaient à se remettre.
Savoir-faire et sécurité. On recherche Riccardo Del Fra pour cela. Discipline et tradition. C'est de là qu'il tire la profondeur de sa sonorité, la plasticité indéfectible de son tempo, l'étoffe de son imagination harmonique. L'art mélodique en plus et, pour peu qu'on l'y invite, la volonté d'aller au-devant des périls de l'interaction la plus farouche. Riccardo est un inquiet. Non pas timoré mais réfractaire à toute quiétude. C'est cette inquiétude qui l'accompagnait en route vers les séances d'Overnight avec John Taylor et Kenny Wheeler. De quoi, sur place, serait-il capable ? "Dans le jazz, j'aime par-dessus tout le danger, cette montée d'adrénaline. Il n'est pas de plus grand bonheur que de partager ça avec d'autres musiciens, de communiquer ça au public."
Riccardo est né à Rome en 1956. Sa mère le sait musicien. Elle le fait monter sur la chaise pour chanter, dans les réunions de famille. La télé est une fenêtre qu'elle lui ouvre presque rituellement sur les comédies musicales, le cinéma et leurs musiques. Un oncle violoniste en ouvre une autre sur le dixielan, mais aussi Perry Como et Frank Sinatra. De son père employé de banque, opposé à l'achat de sa première guitare, il a peut-être hérité une ombre de rigueur et de sévérité. Et des racines paysannes dans un village des Abruzzes, un monde de labeur, d'humilité et de fierté mêlées. De chansons, aussi : “Piantranese”, sur mon album A Sip of Your Touch, c'est un bois où l'on récoltait les châtaignes. Ce sont aussi mes premiers pas vers une certaine rusticité modale."
Premiers flirts, premières cigarettes, premières guitares. À la sauvette, dans des caves. "On y jouait notre musique : Beatles, Crosby, Stills and Nash, bientôt King Crimson, Soft Machine, Nucleus, Mahavishnu. Un jour, je prends la place du bassiste absent et j'y reste. J'écoute Miles, Mingus, Goodman, Charlie Christian. À 17 ans, j'échange la basse électrique contre une contrebasse dorée. L'année suivante, je joue avec Enrico Pieranunzi. Chez moi, je reproduis les lignes de Mingus, Chambers, Ray Brown et Ron Carter à l'unisson des disques jusqu'à ne plus entendre qu'une seule basse. Au conservatoire de Frosinone, à une centaine de kilomètres de Rome, j'étudie avec le contrebassiste Franco Petracchi, jusqu'à ce que sa réputation le rende indisponible. Je travaille l'archet douze heures par jour devant ma glace pour surveiller ma position. Petracchi a été un modèle technique mais il m'a aussi encouragé à prendre des risques. Après son départ, je suis resté encore quelques années au conservatoire. J'aimais étudier."
Riccardo étudie aussi la sociologie. Anthropologie, psychologie sociale et ethnologie lui enseignent la disponibilité d'esprit. Du marxisme alors dominant à l'université, il retient que l'Histoire est le fruit du hasard et de la nécessité. Et jamais son regard inquiet ne se détournera des risques que la vie l'invitera à prendre. Elle lui fait d'abord entrevoir un avenir douillet alors que l'orchestre de la RAI lui ouvre ses portes. Un monde de notables qui lui offrira notamment une partie de basse dans la musique de la Cité des femmes de Fellini, d'autres dans les musiques d'Ennio Morricone ou Lalo Schifrin.
Avec ses premiers salaires, il achète sa basse actuelle, une Marsigliese de 1914, copie d'un modèle allemand, qu'il a appris à aimer. Il cite Mark Dresser répondant à un élève inquiet de la qualité de son instrument : "Il y a un moment où il faut accepter ce qu'on a. L'instrumentiste et l'instrument doivent finir par coopérer. C'est ensemble qu'ils vont trouver leur son."
Mais la RAI reçoit la visite de prestigieux invités, solistes ou arrangeurs, et un vent du large traverse cet univers routinier : Ernie Wilkins, Freddie Hubbard, Dusko Goykovitch, Kai Winding, Art Farmer... En 1979, le quartette qu'il a en commun avec Maurizio Giammarco, Enrico Pieranunzi et Roberto Gatto prend la route avec Chet Baker. "Avec lui, le tempo du groupe changeait. Plus souple, plus profond. Je n'avais jamais connu ça. Chet m'a proposé de rester avec lui. Ça a duré neuf ans. Avec des brouilles, des retrouvailles et une douzaine de disques. Certaines années, Mickey Graillier et moi l'avons suivi sur deux cents concerts à travers la planète. Il nous mettait dans le coup, avec une pression terrible. On répétait un nouveau répertoire mais on ne le jouait pas. Six mois plus tard, il en tirait un titre, sans prévenir. Ou il changeait la tonalité d'un standard, sans crier gare. Il lançait les pires tempos, avec pour toute consigne "nice and easy". Il fallait être prêt. Dans la voiture, il écoutait Miles, Richard Beirach ou le concert de la veille. Il commentait : "Too busy, too many notes." Rien n'était gratuit. S'il chantait un standard, c'est qu'il en aimait le texte. J'ai appris le métier sur la route, comme dans un roman de Kerouac, avec les dangers de la scène, de la route, de la dope et de ses dealers. Il comptait sur moi. Il savait que j'avais changé ma vie à cause de lui, mais que je ne rentrais pas dans ses combines."
S'il tisse des liens dans toute l'Europe, il se fixe à Paris au début des années 1980. Au sein de rythmiques constituées (Alain Jean-Marie et Al Levitt ; Hervé Sellin et Éric Dervieu), en freelance ou dans des groupes réguliers, il est des plus demandés : Lee Konitz, Kenny Wheeler, Bobo Brookmeyer, Barney Wilen, Johnny Griffin... Sa biographie aurait pu se clore comme tant d'autres par la litanie des grands noms qui caractérisent une belle carrière. Mais la quiétude du sideman de luxe est ébranlée par une effervescence créatrice qu'il n'avait pas connue à Rome. "En France, il y a une épaisseur, une densité musicale qui est l'héritage des figures comme Humair, Solal et Jenny-Clark."
Du quintette d'Andy Emler à celui de Jean-Marie Machado, Riccardo est sur tous les fronts d'une libre pensée à la française. Jusqu'en Bretagne où, dans les années 1990, il s'investit dans le travail du guitariste Jacques Pellen. De la première mouture de sa Celtic Procession (avec notamment Kenny Wheeler, Éric Barret et Peter Gritz) au Process à géométrie variable en tournée ce printemps (avec Paolo Fresu et Yves Robert). Auprès de Jacques Pellen, un amour naît, ainsi qu'une étonnante complicité musicale, entre Annie Ebrel la chanteuse traditionnelle et Riccardo le jazzman. Loin des placages artificiels et des séductions parfois faciles de la world music, Riccardo voit dans la fraîcheur vocale de sa compagne une invitation à approfondir ce sens mélodique semé par sa mère, éclos auprès de Chet. Un nouveau pari l'interpelle : comment investir la pureté du geste vocal traditionnel sans le mettre à mal ? Comment courber le savoir-faire du jazzman aux proportions du chant régional ? Comment réinventer son geste d'improvisateur et d'arrangeur pour préserver la spécificité de chaque ligne mélodique ? "The line must be kept" rappelle Riccardo, citant les leçons d'arrangement de Brookmeyer. Duo, trio avec Rick Margitza ou Jacques Pellen, puis sextette Flouradenn avec Laurent Dehors, Paolo Fresu (ou Sylvain Gontard), Jean-Luc Landsweerdt (ou François Verly) et les tablas de Kuljit Bhamra. Où l'on découvre, dans la main du contrebassiste, une vraie plume de compositeur.
Cette plume n'est pas si nouvelle. 1992 : Silent Call, pour quartette de jazz et ensemble à cordes. 1995 : Inner Galaxy, pour saxophone, contrebasse et quatuor de violoncelles. 1998 : Voulouz Loar, pour voix (Annie Ebrel), contrebasse et quatuor à cordes... "À la mort de Chet, j'étais vidé. Je me suis ressourcé dans cette écriture, que j'ai abordée comme une littérature. Outre une classe de composition avec Brookmeyer au conservatoire de Cologne, je me suis mis à collectionner les partitions et à prendre des cours particuliers d'analyse avec Allain Gaussin, un élève de Messiaen. Mes préférences vont à Alban Berg, Henri Dutilleux et Toru Takemitsu. De ce dernier, dont j'ai enregistré plusieurs œuvres orchestrales sous la direction de Paul Méfano, j'ai appris à traiter les sons comme des images."
Du son à l'image, le pas est franchi lorsque Riccardo rencontre le réalisateur Lucas Belvaux. Entre Pour rire (1996) et la trilogie actuellement à l'écran (Un couple épatant, Cavale, Après la vie), les deux hommes apprennent à s'apprécier. Riccardo a le sens de l'image et de la narration. Il se prête sans rechigner aux contraintes du montage. Belvaux est musicien dans ses demandes, ses remarques, voire ses remontages des maquettes musicales livrées. Tous deux ont la même préoccupation du silence. Il y a de l'humilité dans cette relation. Une qualité qui ne laisse jamais tranquille l'ego de Riccardo et qui est au centre de son enseignement au Conservatoire national supérieur de Paris, où il a repris les cours de Jean-François Jenny-Clark à sa demande. "J'insiste sur l'ouverture, la disponibilité et l'humilité. Il faut tout à la fois savoir écouter l'autre et savoir s'écouter soi-même avec recul. C'est souvent en élaguant qu'on trouve sa vérité." Le respect qu'ont à son égard les élèves du Conservatoire n'a d'égal que l'attention et la tendresse qu'il réserve à ces jeunes générations. Il trouve une source régénératrice à un âge où il serait tentant de jouer les anciens et de s'enfermer dans les souvenirs et les deuils. Le dernier en date concerne Michel Graillier : "Après tant d'années, il y a quelque chose d'impalpable qui lie deux musiciens. Par-delà les sentiments, c'est cette chose organique dont je ressens le manque aujourd'hui."
Mais déjà, Riccardo fait appel sur scène à certains de ses anciens élèves à propos desquels il ne tarit pas d'éloges : les saxophonistes Sylvain Riflet, Vincent Lê Quang, Nacim Brahimi, le trompettiste Sylvain Gontard, les pianistes Loïc Dequidt et Bruno Ruder. Recentrage à venir sur le jazz, nourri de ces expériences passées ? Le label Sketch serait intéressé. Affaire à suivre.
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