Abbado a dirigé en octobre 2003 le Concerto « À la mémoire d’un ange » ; le concert de Ferrare, avec le Mahler Chamber Orchestra et Kolja Blacher en soliste, a été publié par la filiale italienne de Deutsche Grammophon et importé par la filiale allemande. En vente sur les sites Internet des deux pays (www.jpc.de, www.amazon.de… ), le disque confirme ce que l’on savait depuis la Lulu Suite de 1971 et Wozzeck (1988), depuis l’album avec von Otter (1995) et celui avec Banse (1996) : il y a entre Abbado et Berg un lien unique. Peut-être parce que l’un comme l’autre pensent le lyrisme en termes de couleurs, parce qu’ils entendent la dissolution dodécaphonique de l’harmonie comme une naturelle libération du contrepoint…
Mais revenons à nos moutons : les majors commercialisent, parallèlement au catalogue international, une production locale. Elle ne franchit pas toujours les frontières, et inversement, la totalité du catalogue international ne pénètre pas systématiquement les marchés nationaux – certains produits sont refusés si les ventes s’annoncent trop faibles, ou plutôt : plus faibles que l’objectif fixé. Dans le premier cas de figure, on croise de nouveau Abbado, accompagnant cette fois le hautboïste Albrecht Mayer dans des concertos de Lebrun et Mozart (DG 4762352). Production voulue par DG Allemagne pour le hautbois solo des Berliner Philharmoniker, virtuose raffiné, star de son instrument outre-Rhin comme une Sabine Meyer à la clarinette : jamais distribuée en France. Ce qui vaut aussi pour son premier album Telemann avec les Berliner Barock Solisten (EMI) et pour celui qui vient de suivre, avec la même équipe, chez DG. Quant au programme Schumann/Daelli/Nielsen/Koechlin d’Albrecht Mayer paru dans l’excellente série « Debut » d’EMI, il est beaucoup plus difficile à trouver en France que son récital publié par le discret label Tudor ! Paradoxe savoureux, mais dangereux quand il s’agit d’un jeune talent qui mise gros sur sa « carte de visite » : la grande majorité des EMI « Debut » n’est pas importée en France, notamment le récital du pianiste palestinien Saleem Abboud Ashkar.
Même chose pour les rééditions, avec d’une part des collections locales (par exemple « Rosette », d’Universal Royaume-Uni, qui reprend en série limitée des gravures saluées par le Penguin Guide, parfois difficiles d’accès, et tout récemment le génial et terrifiant Winterreise de Schreier et Richter ainsi que l’intégrale Rameau de Rousset) et de l’autre des produits conçus pour le marché international mais refusés par certaines filiales. On retrouve ici maestro Abbado : une grande partie de ses Berg ont été réunis en 2003 au sein d’un coffret idéal de sept CD (DG 4746572), avec d’autres versions de référence dont la Lulu de Boulez, la Suite lyrique par les Lasalle… à moins de quarante euros ! Les espérances de vente étant sans doute trop faibles, la filiale française l’a dédaigné, tout comme les rééditions, dans la même série, du grand cycle Haydn du Quatuor Amadeus et de la seconde intégrale Bach de Walcha…
Également chez Universal, une « Mullova Edition » remarquablement conçue, en quatre double-albums : Bach, Brahms (dont le stupéfiant concerto avec… Abbado), sonates du XXe siècle, concertos russes du XXe siècle (l’album avec Previn et surtout celui avec Salonen, le disque préféré de Mullova, Diapason d’or). Ces enregistrements radiés depuis longtemps du catalogue Philips sont désormais disponibles… à l’étranger : Universal France a d’autres chats à fouetter, les magasins sont submergés par le flot des nouveautés et des séries économiques « grand public ». Il y a quelques années, ces rééditions auraient été le privilège des globe-trotters français, elles sont aujourd’hui à la portée de tous les internautes. C’est pourquoi nous rendrons compte régulièrement, dans les pages « En Bref » de ces « imports virtuels » – le mois prochain, il sera question de la série qu’EMI consacre au prestigieux festival allemand d’Heimbach.
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