Jazzman. Pourquoi avoir choisi un trio pour faire vos premiers pas en tant que leader ?
Jean-Philippe Viret. Mon premier amour musical était le trio de Bill Evans. C’est en l’écoutant que j’ai commencé la contrebasse, à 18 ans. Et Scott LaFaro est un des premiers contrebassistes à m’avoir marqué. Ensuite, j’ai remonté l’histoire. Ce qui m’intéressait, c’était la voix indépendante de l’instrument, son interaction, le contrepoint et le chant. J’ai proposé un trio car j’avais ce son en tête depuis longtemps. Quand Stéphane Grappelli est mort, je venais de passer huit ans à tourner avec lui, une expérience extraordinaire mais qui m’avait éloigné des musiciens de ma génération. J’avais déjà commencé à composer, et à ce moment-là, je me suis dit : « C’est mon tour ! » Le choix des musiciens s’est fait au fil des rencontres. Avec Édouard Ferlet et Antoine Banville, cela n’a pas toujours été facile, car on se met dans des situations de recherche, de fragilité. Aujourd’hui, grâce leur soit rendue pour le chemin parcouru… et celui à venir.
Jazzman. Au départ, vous décriviez votre formation comme « un trio de contrebassistes ». Est-ce toujours votre idée ?
Jean-Philippe Viret. Oui, et sans doute plus encore. Cela s’est affirmé en proposant des couleurs que l’on peut développer grâce à la contrebasse, qui permettent au trio de sonner comme un orchestre. La façon dont je m’autorise à sortir de l’accompagnement pour dialoguer ou pas est vraiment liée à mon instrument. En ce sens, l’archet est un élément primordial, qui m’incite à amener les musiciens vers des sons inattendus. Et je tiens particulièrement à ce qu’il n’y ait ni diva ni esclave au sein du trio. Ce qui m’intéresse, c’est la sensation des trois instruments à un niveau équivalent, comme un contrepoint permanent. Car dans beaucoup de formations à succès aujourd’hui, j’entends des solistes qui se prennent pour des divas, un batteur qui s’éclate et un esclave qui tient la baraque. Je n’entends pas de prise de risque, la peau de banane glissée sous le pied d’un musicien pour essayer de le dérouter…
Jazzman. À qui pensez-vous ?
Jean-Philippe Viret. À Bad Plus et E.S.T. notamment. Pour moi, il y a presque un retour en arrière dans ces trios : des portes s’étaient ouvertes et là, on revient à un fonctionnement basé sur la séduction, alors qu’on est loin d’avoir exploré toutes les possibilités. Une dose de rythmique rock, un contrebassiste qui joue la même boucle pendant dix minutes, un pianiste qui entame une mélodie facile à retenir puis y ajoute des doubles croches… Tout cela pour faire grimper l’énergie. C’est un procédé extrêmement codé, une démarche de marketing. On est loin de la liberté et des possibles du jazz. Et des raisons pour lesquelles j’ai commencé la musique. Les premiers musiciens que j’ai rencontrés – Bernard Lubat, Jean-François Jenny-Clark, René Urtreger ou Alby Cullaz – avaient choisi de se placer en dehors des courants, de suivre leur propre chemin : une attitude politique aussi. Lorsque j’ai voulu faire ce métier, je me suis dit que ce serait ma façon de faire ma révolution, de me placer socialement.
Jazzman. Le sens mélodique est primordial dans votre jeu comme dans celui du trio. Est-ce toujours ce qui vous guide dans vos compositions ?
Jean-Philippe Viret. Pour moi, la mélodie est très importante mais il faut savoir la mettre en valeur, la rendre surprenante dans le développement. Cela peut être une mesure en moins, un temps en plus, des choses dont on ne s’aperçoit pas mais qui permettent de tenir l’auditeur en haleine. Beaucoup de morceaux sur lesquels je travaille ne sont pas « carrés », j’en suis plus conscient qu’avant. Je peux rester des mois sur une composition tant que je n’ai pas trouvé le chemin souhaité. Aujourd’hui, je peux m’obliger à écrire sur quelque chose de nouveau pour moi, comme un rythme que je n’ai pas encore intégré, la mélodie venant ensuite.
Jazzman. À l’instar de la pièce « Rêve parti », votre troisième album semble plus ouvert à l’improvisation sur de nouvelles textures. Une direction suggérée auparavant mais que vous semblez vouloir développer ?
Jean-Philippe Viret. Cela me semblait naturel, propre au trio. La composition reste importante, chaque pièce doit avoir une identité forte, que l’on s’approprie ensuite, même si j’aime brouiller les cartes entre l’écrit et l’improvisé. Si « Rêve parti » paraît largement improvisé, c’est en fait très écrit mais nous travaillons effectivement sur des textures plutôt que sur une mélodie. Les propositions d’Édouard Ferlet et Antoine Banville allaient aussi dans ce sens : la recherche sonore de chaque instrument.
Jazzman. Les premières pièces des albums Considérations et Étant donnés débutent par un solo de contrebasse et, pour L’Indicible, vous avez choisi d’ouvrir et de conclure par deux pièces entièrement en solo. L’affirmation du leader va-t-elle de pair avec celle du contrebassiste ?
Jean-Philippe Viret. Probablement. Je me sens une légitimité que je n’avais pas forcément au début. J’ai vraiment le sentiment de signer cet album. Pour le premier, j’avais une certaine naïveté. En avançant, je la recherche encore et j’ai même envie de la défendre. C’est pour cette raison que L’Indicible débute par un solo intitulé « Ascendant vierge » et se conclut par un autre solo, « Vierge » : m’éloigner des références, me mettre en état d’ignorance pour débuter et au final ouvrir sur autre chose. Car dans mon parcours, mon premier objectif était d’être instrumentiste, le second véritablement musicien, le troisième de réaliser un engagement personnel, le trio. Un processus qui me donne la sensation d’en être encore au commencement…
Jazzman. Quel est le rôle du producteur Philippe Ghielmetti, hier avec le label Sketch, aujourd’hui avec Minium, dans la genèse du trio ?
Jean-Philippe Viret. Au départ, je ne savais pas ce que j’attendais d’un producteur mais instinctivement, c’est avec lui que j’ai eu envie d’enregistrer, dès que je l’ai rencontré. Il y a une véritable complicité artistique entre nous. Son rôle va bien au-delà de mettre l’argent sur la table, il défend notre musique par conviction. En studio, il est toujours à l’écoute, nous encourageant à essayer de nouvelles directions. En fait, L’Indicible devait paraître sur Sketch comme les deux albums précédents. Mais juste avant l’enregistrement en janvier 2005, Philippe m’apprend le dépôt de bilan du label ! Le choc fut difficile mais j’ai eu la volonté de faire ce disque, avec lui, par-dessus tout. Je l’ai produit moi-même, en le gardant sous le coude jusqu’au moment où on pourrait le sortir ensemble.
Jazzman. Parallèlement au trio, vous jouez avec des musiciens comme Bill Carrothers, Jean-Marie Machado, Lenny Popkin, Jean-Philippe Muvien ou encore Gérard Lesne… En quoi votre expérience de leader a-t-elle eu des répercussions sur votre rôle de sideman ?
Jean-Philippe Viret. Cela m’a fait connaître sous un autre jour alors que j’étais catalogué contrebassiste tout terrain. C’est suite au trio que j’ai pu intégrer le septette de Bill Carrothers, qui m’apporte énormément de plaisir. J’ai rarement entendu un leader capable de s’oublier pour suivre ce que propose un autre musicien, comme c’est le cas avec lui. L’été dernier, nous avons donné des concerts complètement free. Il y a une véritable prise de risques basée sur la confiance et l’écoute, que j’ai envie de développer davantage dans mon trio. Vers l’improvisation totale mais toujours reliée aux formes. Aller et venir de l’un à l’autre. Dans d’autres formations, je dois vraiment jouer le rôle de contrebassiste et, paradoxalement, cela me plaît davantage aujourd’hui. J’essaie de me fondre au maximum dans la couleur souhaitée par le leader mais je n’en éprouve plus aucune frustration.
Jean-Philippe Viret et MFA
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