Vincent Bessières
Jazzman, n°152 déc 2008, L’Actu, page 24
Précis de Kriminologie
Le pianiste publie un second disque gonflé au titre un brin effronté, qui tranche dans le paysage français, "Post Jazz"
L'œil espiègle, les idées bien en place, visiblement pas dénué d'audace ni d'ambition, Issam Krimi assume un titre qui peut paraître provocateur, "Post Jazz". Entendrait il que l'ère du jazz est achevée et le genre dépassé? « Non, je plaide pour un retour au jazz, celui qu'on écoute tous massivement, qui était, avec Herbie ou Miles, une musique populaire. » Un jazz d'après le jazz, alors? Oui se nourrit des musiques environnantes et s'invente de nouveaux standards, comme Brad MehIdau rejouant Radiohead ou The Bad Plus reprenant Nirvana, quatre références qui comptent, parmi d'autres, pour ce pianiste de 28 ans. « Je crois à la possibilité d’être creative et populaire, de faire une musique exigeante et pas forcément intello», insiste t il visant, sans citer personne, un certain jazz hexagonal aux tendances nombrilistes et abstraites auquel il préfère deux figures hors des chapelles, Benoît Delbecq et Marc Ducret.
Cet enfant de la banlieue, qui venait jusque dans les médiathèques parisiennes glaner des disques, passé par le conservatoire de La Courneuve (piano classique) puis par le conservatoire du IXe arrondissement (pour le jazz) a vécu «une grande aventure prof élève» en rencontrant Antoine Hervé capable, comme lui, d'apprécier autant Chopin que Hancock et de vouloir faire le pont entre les deux. Son aîné pianiste a encouragé ses amours plurielles et produit son premier disque, paru chez Nocturne. Le second paraît sur Mélisse, label créé par un autre pianiste, Edouard Ferlet. Issam Krimi y illustre un répertoire entièrement de sa main qui remodèle un faisceau d'influences qui, pour être des plus larges, s'étale avec brio.
Sens du groupe, sens de l'énergie, sens du son... "Post Jazz" est révélateur des nouvelles préoccupations
des jazzmen actuels. Mûrement pensé, revendiquant une «culture de la réalisation d'album» pour laquelle il prend référence dans le rock (Radiohead) et dans le cinéma (David Lynch), le disque a bénéficié de l'étroite complicité de Pierre Luzy, jeune ingénieur du son qui s'est appuyé sur des secrets de fabrication obtenus de l'assistant de Tchad Blake, l'homme qui a fait sonner un trio de jazz, The Bad Plus, comme un groupe de rock. Articulé autour du violoncelle d'Olivier Koundouno, son groupe impose une véritable singularité et permet à Issam Krimi, dès à présent, d'assumer l'un des objectifs: «faire bouger les lignes».
Jazz Magazine, n° 508, déc. 2008
Ludovic Florin
Avec ce deuxième disque, Krimi nous présente un album aux facettes multiples et éclectiques. Et pourtant, sous ces dehors hétéroclites, il y règne toujours une meme pensée. Cela commence par un morceau d'accroche très tendance, à la Bad Plus, avec tournerie et son venus du rock. D'autres plages, plus décharnées, offrent des ballades aux atmosphères inéluctables, résignées, évoluant parfois dans une sorte de new age pas inintéressante et patinée d'électro. On pense à beaucoup de choses 0e versant inquiétant de Frisell, Tricky, Morton Feldman...) mais en fait à rien en particulier.
Il y a dans la musique de Krimi un aspect presque simplet une joliesse qui se trouve rapidement détournée, déjantée, engendrant des moments parfois presque angoissants mais passionnants. Ainsi, les développements débouchent ils sur des espaces plutôt ouverts, qui gomment ce côté facile, d'une séduction assez immédiate des débuta de morceau. À cet égard, la pièce qui clôt l'album (Aspasie perdue) est une vraie et grande réussite On tangue sans cesse, le pianiste imaginant une improvisation au lyrisme abstrait et très prenante. Si ses partenaires le servent excellemment il faut signaler la remarquable prestation d'Alban Darche qui apporte une touche plus franchement jazz, avec un son mâle et velouté, et des solos franchement inspirés.
Ludovic Florin
Jazzman, n°152, déc 2008
Vincent Bessières
"Post Jazz": une musique d'après le jazz?
Sous la provocation facile, une véritable audace. Une démarche de chercheur, des pistes multiples, un talent certain de touche à tout. Les propositions d'Issam Krimi ne sont pas forcément inédites: résonnent dans sa musique The Bad Plus, EST., Benoît Delbecq, Brad Mehldau, Bugge Wesseltoft, Andy Emler, Artaud, et l'on comprend qu'Antoine Hervé se soit entiché du jeune homme. Autant dire qu'avec un brio remarquable, le garçon parvient à établir une sorte de vision polymorphe des tendances développées sur le clavier contemporain. Des tendances nourries au delà du seul champ référentiel du jazz, mâtinées de rock, de pop. d'électro, de répétitivité, de minimalisme et j'en passe – ce n'est plus nouveau – mais qui assimilées de la sorte, fonctionnement comme des capsules musicales qu'on s'envoie au fond du gosier (ou de l'oreille) pour en mesurer l'effet sur l'organisme. Utilisant le violoncelle d'Olivier Koundouno à bon escient, dynamisé par la batterie de Nicolas Larmignat, Issam Krimi ne cherche pas à occuper e premier plan (il quitte parfois le piano pour ourler ses compositions au synthétiseur) et laisse Alban Darche, dans une veine Lovano Liebman qui lui va comme un gant, faire des merveilles.
Disque de surdoué, hésitant entre de franches trouvailles et d'autres propositions plus flagorneuses, "Post Jazz" ne laisse pas indifférent, et invite à suivre de près ce musicien en tout point prometteur. Vincent Bessières
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