ISSAM KRIMI Un jazz bicolore, populaire sans être populiste, généreux, voire coquin, c'est la voie recherchée par ce jeune pianiste dans son audacieux “Post Jazz”. Portrait d'un passionné de silence, admirateur de Thelonious Monk et de Wayne Shorter.
Ambiance pétillante Chez Léon, bistrot rétro à Saint Lazare. Entre jambon roulé et demie Badoit, Issam Krimi, tout sourire dehors, se prête généreusement au jeu du question/réponse.. Il a l'habitude de raconter, son histoire, beaucoup d'autres, et la musique, avec plusieurs “s”. À 28 ans, il a eu le temps de mûrir, mais à l'écouter jouer ou à recueillir ses mots, on sent que l'éclosion ne date pas d'hier. Après les années collège au CNR d'Aubervilliers vient l'âge révolté: : « Marre du classique, marre du piano, on sort la guitare électrique et on monte un groupe de métal! » Du rock au jazz en passant par Weather Report, Radiohead et Dr Dre, le pas est vite franchi. Le baccalauréat aussi. Nouveaux horizons. Ce sera l'Université, et pas n'importe laquelle: Paris 8, Vincennes à Saint Denis, rue de la Liberté. Le compositeur et musicologue feu Francis Bayer guide ses années de licence, de Schönberg à Cage (1) via Dutilleux et surtout Ligeti. Retour aux fondamentaux avec un appétit grandissant: le piano s'impose. Il faut jouer maintenant. Antoine Hervé repère et encourage le talent bien planté du jeune Krimi. Jazz ou pas jazz n'est déjà plus tout à fait la même question
Après "Eglogues 3", premier disque «très intello, tout droit sorti de mes années de fac», sonne l'heure de “Post jazz”. On ne tourne plus autour du pot. Audacieux, le projet du quintette n'en est pas moins accueilli toutes ouïes ouvertes par Edouard Ferlet (Mélisse). Mais “Post jazz”, ça risque de faire jaser, non? «Ma crainte, c'est que ça paraisse prétentieux, précise Krimi. Mais la moindre des choses, quand on fait ce métier; c'est d'inventer; quitte à se planter Ce titre reflète une ambition et une invitation, mais pas une prétention. » Dans “Post jazz”, il faut entendre l'héritage jazzistique revendiqué «pour trois raisons. l'écriture, l'improvisation et le caractère populaire ». Populaire? L' adjectif est ambigu et pour le moins discutable... «On a passé notre temps à faire de la musique sans se soucier des gens qui l'écoutent. Miles Davis remplissait Bercy ! Je ne vois pas pourquoi on perdrait ça. Dans le classique, tu es un ambassadeur; tu n’es pas dans ton époque. Mais le jazz est dans la société, il est né comme ça, lié au monde. » Populaire mais pas populiste, on s'en doutait.
Offrir cette musique à un “monde” plus large, comment cela se traduit-il musicalement? «Dans les procédés d'enregistrement, déjà. En jazz, le schéma c'est la prise live, avec un peu de reverb de la salle parce qu'on a tous écouté les albums ECM. Mais fade une prise avec le micro de l'autre côté, ou avec un ampli un peu spécial, faire du re re, couper les bandes, ça c'est des trucs que Miles Davis ou Herbie Hancock ont fait et qu'il ne faut plus faire depuis quelques années. » Saluons au passage Pierre Luzy, l’ingé' son sans qui l'album ne serait peut être pas si “post”, également cofondateur du collectif Music Unit qui mériterait un article à part entière. Derrière ce titre accusateur, il faut lire un souci d'éclectisme responsable, inspiré notamment de Brian Eno (2), comme pour tourner la page d'un jazz coupé de lui même. Un jazz “populaire”, c'est donc d'abord un jazz généreux, altruiste: «David Bowie qui sort un album que toute la planète achète ou aller faire de la musique avec des handicapés, c'est la même démarche », appuie t il, avant d'enchaîner sur «l'érotisme qui se dégage de la plupart des titres». De la nudité (Sur Un Fauteuil Rouge) à l'Aspasie Perdue en passant par la Caudalie et L'Oubli des Lèvres, le corps et ses jouissances dominent. « C'est quelque chose de réel, qui parle. On fait une musique instrumentale, mais ça ne veut pas dire qu'il ne se passe rien dans le discours. Les titres sont suggestifs, et ça m'amuse de ne pas avoir à en dire plus. »
Car le silence est une autre obsession. Là, Monk et Shorter sont ses maîtres. Et puis « la perte, la présence féminine, et le vin », fameuse triade d'un classicisme bien vécu. Pour compléter le tableau, impossible de ne pas mentionner le choix du violoncelle comme élément central. «Je cherchais un violoncelliste qui sache l'histoire classique et contemporaine de l'instrument, qui aime le rock, qui groove et apprécie le rap. » La solution à cette équation difficile s'appelle Olivier Koundouno. Et là, c'est un autre chapitre qui s'ouvre, celui du groupe : Alban Darche, Jean Philippe Morel, Nicolas Larmignat. Faute de place, le portrait collectif est à lire en creux du présent article. Tout comme cette philosophie bicolore: «Le noir; c'est parce que la vie est triste, violente, etc. Après, tu fais un choix: soit tu vis, soit tu ne vis pas, c'est simple. Mais si tu choisis de vivre, faut y aller et faire du jaune pétant!» Lorraine Soliman
(1) Francis Bayer et Nicolas Zourabichvili, De Schönberg à Cage, Paris, Klincksieck, 1981
(2) Brian Eno, Journal Une année aux appendices gonflés (avec ED), Paris, Le Serpent à Plume, 1996. Traduit de l'anglais Brian Eno, A Year.
Issam KrimiPost Jazz avec : Alban Darche, Olivier Koundouno, Issam Krimi, Nicolas Larmignat, Jean-Philippe Morel Mélisse Music - 2008 - ref : MEL666005
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