Stéphane Friédérich (p.r.) La Lettre du musicien, décembre 2003, n° 291
L'Ensemble Télémaque fête en 2004 dix ans d'une existence vouée à la création musicale, marqués par une ouverture aux esthétiques contemporaines les plus variées mais également par l'intérêt porté à d'autres arts comme la danse, le théâtre ou le cirque. Raoul Lay, directeur musical, et Marcelle Callier, administratrice, évoquent ce parcours et leurs projets pour l'Ensemble.
Questions à Raoul Lay, directeur musical
La Lettre du musicien : Comment s'est créé l'Ensemble Télémaque ? Raoul Lay : Georges Bœuf, professeur de composition au CNR de Marseille, et moi-même l'avons créé pour interpréter les œuvres des apprentis compositeurs dont je faisais partie. J'avais obtenu une agrégation de musicologie ; pour devenir chef d'orchestre, j'ai suivi les conseils de David Robertson et travaillé notamment la direction auprès de Peter Eötvös, avec qui j'ai conduit des formations comme Asko en Hollande ou l'Ensemble Modern à Darmstadt. À l'époque, aucun ensemble de musique contemporaine n'existait dans notre région ; il a fallu l'inventer avec de jeunes volontaires. Aujourd'hui, avec ces mêmes musiciens, Télémaque forme une véritable compagnie musicale. Il y règne un esprit de partage qui tient autant de l'orchestre de chambre que du groupe de rock !
La Lettre du musicien : Quelle a été votre évolution musicale ? Raoul Lay : À l'origine, la programmation de l'Ensemble se situait autour de la musique atonale et sérielle. Avec le temps, je me suis intéressé à d'autres écritures comme celles de John Cage, de Giacinto Scelsi, des musiques américaines et du mouvement post-moderne. Depuis quelques années, nous jouons Stravinsky, Ives, Falla, mais également Jean-Louis Florentz, André Boucourechliev, Mauricio Kagel et Philippe Hersant. Nous créons énormément de jeunes compositeurs en France et à l'étranger. Dans une grande liberté de ton...
La Lettre du musicien : Votre position tranche avec un certain nombre de courants contemporains ancrés dans des systèmes d'écriture... Raoul Lay : Il y a une quinzaine d'années, on nous expliquait que les mouvements spectraux étaient l'alternance aux courants sériels... Je veux être persuadé que les compositeurs d'aujourd'hui peuvent émouvoir ou enthousiasmer autant que Mozart et Schumann. Lorsque nous avons donné, en 2001, à la Cité de la musique à Paris, puis en tournée devant 25 000 personnes, les représentations de Variété de Mauricio Kagel (dans une mise en scène de Bernard Kudlak, du cirque Plume), nous avons ressenti, grâce aux images de Bernard, une adhésion du public à la musique de Kagel. L'émotion était là. Puis, après le spectacle Variété, nous avons enregistré une monographie de l'œuvre de Boucourechliev que nous avons donnée à Marseille avec autant de lyrisme et d'expression que nous le pouvions. Le public a ressenti, partagé, et les récompenses de la presse nous ont confirmé qu'il n'y avait pas à se positionner dans une école ou un courant. Les systèmes n'importent plus ; seules, les œuvres nous parlent.
La Lettre du musicien : Le mélange des genres peut-il être une réponse face au désintérêt du grand public ? Raoul Lay : La musique contemporaine présente un déficit de communication et de chaleur, ce qui n'est pas le cas de la danse contemporaine, depuis un certain temps déjà « assimilée » par un public plus large. Pour être de « bons passeurs », il n'y a pas de recette miracle : l'authenticité est toujours payante. L'univers du cirque Plume convenait merveilleusement bien à la musique de Kagel et le croisement avec Olivier Py et Catherine Marnas (pour l'opéra La Jeune Fille aux mains d'argent) se justifiait pleinement.
La Lettre du musicien : Comment réagit le public ? Raoul Lay : En principe, le public associe à Télémaque une image audacieuse, sinon ludique. Mais les « concerts purs » nécessitent, en dehors de grands festivals contemporains, un travail pédagogique. Sans pédagogie, le risque est celui des effets de mode. Nous présentons systématiquement les concerts que nous produisons, d'autant plus lorsqu'ils sont monographiques. Le public marseillais a pris l'habitude de ces séries « Télémaque en portrait ».
La Lettre du musicien : Vous travaillez également auprès des publics scolaires... Raoul Lay : Récemment, en Île-de-France, nous avons travaillé L'Amour sorcier de Falla avec une classe d'adolescents de 5e. Nous leur avons laissé à tour de rôle la direction d'orchestre. Chacun a tenu la baguette et les musiciens de Télémaque comme les chanteurs ont « joué le jeu » : un mauvais départ, une battue arythmique et, aussitôt, l'Ensemble réagissait. Les enfants de 12 ans ne sont pas aussi inhibés que les adultes ; ils expriment naturellement leurs émotions. Pour nous tous, ce concert à Vincennes a été un pur moment de grâce...
La Lettre du musicien : Ne souhaiteriez-vous pas disposer d'un lieu approprié à vos productions ? Raoul Lay : En effet. Nous sommes depuis quelques années à la Cité de la musique à Marseille. Cette structure, intéressante pour l'essor des jeunes compagnies, ne nous correspond plus. Nous avons donné la saison dernière plus de cinquante concerts parmi lesquels de lourdes productions. Il y a une réelle inadéquation au lieu. La création d'une résidence fixe s'inscrit dans la continuité de notre projet : rompre les barrières formelles entre les musiciens et le public dans un esprit de convivialité. Nous voulons inventer un café « musique contemporaine », à ma connaissance, une première en France, souhaitée aussi par la Ville de Marseille. Nous avons bon espoir.
La Lettre du musicien : Quels sont vos projets ? Raoul Lay : Plusieurs événements : tout d'abord, le festival Présences 2004 à Radio France où nous jouons le 7 février les musiques de Philippe Hersant et d'Abrahamsen ainsi qu'un Concerto pour accordéon et ensemble que j'ai composé, inspiré par Kagel et le tango. Ensuite, le 31 mars, à La Criée, à Marseille, où nous fêtons nos 10 ans jour pour jour autour du flamenco avec Juan Camona et L'Amour sorcier de Falla. Enfin, en juin, nous donnerons un opéra de chambre d'après Pasolini et pour lequel je retrouve le metteur en scène Catherine Marnas. Après, nous serons sans doute très fatigués... mais heureux !
Questions à Marcelle Callier, directrice de production
La Lettre du musicien : Qu'en est-il du budget de l'Ensemble ? Marcelle Callier : Il est en évolution constante depuis trois ans. Nous bénéficions, dans le cadre d'une convention triennale, d'une répartition des subventions pratiquement à parts égales entre les collectivités qui nous soutiennent. Le spectacle Variété nous a certainement donné du poids vis-à-vis de nos soutiens publics. Notre structure administrative reste toutefois bien légère, puisque nous n'avons que trois postes administratifs alors que nous gérons souvent des productions lourdes. Comme dans bien d'autres structures, nous privilégions les budgets artistiques au détriment des moyens de fonctionnement.
La Lettre du musicien : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez pour trouver un lieu de résidence à Marseille ? Marcelle Callier : Depuis peu, le prix des locations à Marseille s'est envolé. De plus, occuper un lieu qui nous convienne implique également de disposer des moyens de fonctionnement nécessaires ; en clair : doubler notre équipe administrative ! Chaque collectivité suit ce projet différemment : pour la Ville, ce serait un lieu d'animation culturelle supplémentaire bienvenu. Et la DRAC nous soutiendrait davantage pour un lieu de répétition et de travail.
La Lettre du musicien : Et la formation professionnelle ? Marcelle Callier : Vous soulevez un réel problème. D'une part, concernant la structure, nous ne disposons pas du temps et des moyens nécessaires pour former le personnel de l'administration. Envoyer un emploi jeune en formation et nous priver de sa présence alors qu'il devrait bénéficier d'un contrat Afdas est impossible ! D'autre part, nous aimerions organiser des stages ou des académies dans le cadre de la formation professionnelle des enseignants de musique et des jeunes diplômés des conservatoires. Cela implique une disponibilité que nous n'avons pas et des moyens financiers trop élevés.
La Lettre du musicien : Quels sont les problèmes les plus urgents auxquels vous êtes confrontés ? Marcelle Callier : Le mouvement des intermittents a soulevé le problème de fond qui est celui de la place de la culture dans notre société et par conséquent de l'engagement des collectivités publiques. J'observe avec beaucoup de circonspection la multiplication de commissions de réflexion... Par ailleurs, toutes nos structures associatives, dont on vante si souvent l'autofinancement, sont en réalité d'une grande fragilité. Depuis la création de l'Ensemble, nous avons appris à nous débrouiller. Mais nos musiciens, comme tant d'autres, ont tous un rêve en tête : celui de la permanence d'un statut.
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