L’histoire de la Pologne se résume en invasions, morcellements, réunifications, conflits religieux, partages. Ces périodes furent séparées cependant par des interludes plus calmes au cours desquels les arts purent s’épanouir. La musique reprenait alors tout naturellement sa place dans la vie culturelle européenne.
Invasions, morcellements, réunifications (mais aussi conquêtes), conflits religieux, luttes intestines, partages (accompagnés de “russifications” ou de “germanisations” intensives), voire disparition pure et simple. Telle se présente l’histoire de la Pologne La musique n’y a jamais pourtant perdu ses droits.

L’exemple de l’opéra est particulièrement frappant. Un opéra italien fut représenté dès 1613 dans une résidence princière, et la traduction polonaise d’un opéra de Caccini fut publiée en 1628 à Varsovie. En 1633, une troupe italienne donne un opéra du compositeur polonais Piotr Elert, La Fama reale. En 1725, s’ouvre à Varsovie le premier théâtre d’opéra. Le dernier roi de Pologne, Stanislas Poniatowski (1764-1795), dans la seconde moitié du 18e siècle, encouragea tous les arts, et l’ouverture d’une seconde salle d’opéra à Varsovie fit beaucoup pour rendre cet art populaire. Malgré les trois partages de la Pologne à la fin du 18e siècle, les livrets d’opéra en polonais commencèrent même à s’imposer. Parmi les compositeurs de l’époque, citons Jozef Elsner qui écrivit de très nombreux opéras sur des textes polonais, dont certains fondés sur l’histoire de la Pologne. Ainsi, son Andromeda fut jouée en 1807 devant Napoléon qui suivit le spectacle muni d’une traduction en français.

C’est à l’époque du romantisme que culmine l’histoire musicale de la Pologne. Retournons en 1830, époque à laquelle Chopin quitte sa terre natale qu’il ne reverra jamais. Bientôt, il s’installera en France où il vivra jusqu’à sa mort en 1849.
La puissance de la Pologne, considérable à la Renaissance (songez que son territoire s’étendait de la mer Baltique à la mer Noire), n’a cessé de décroître pour disparaître en 1795 avec le dernier partage du pays qui a pour effet de radier purement et simplement la Pologne, en tant que nation souveraine, de la carte du monde. Elle ne renaîtra que cent vingt-trois ans plus tard.

Le territoire de la Pologne est alors la proie des puissances voisines : la Russie, la Prusse et l’Autriche. La domination étrangère ne fait qu’aiguiser le sentiment patriotique des Polonais. Leur insurrection héroïque en 1830 est, hélas, vite réprimée par les Russes. C’est dans cette tourmente que Chopin quitte la Pologne.
Il ne fait aucun doute que la musique polonaise de cette époque, nourrie par la sève du terroir (les polonaises d’Oginski ou les opéras de Kurpinski, avant même les mazurkas de Chopin), dépasse sa vocation purement artistique. Elle remplit une fonction nationale pour ne pas dire politique, voulue ou non par le musicien. Chopin, compositeur et interprète, se trouve au confluent du mouvement romantique et du nationalisme polonais. Il est à la fois le plus subtil des poètes polonais – son œuvre est et reste encore aujourd’hui pour les Polonais un symbole de leur patrie – et le créateur universel qui transfigurera, sans retour, l’histoire de la musique.
Plus tard, l’exemple de Paderewski démontrera de façon éclatante les liens étroits qui unissent, en Pologne, l’histoire musicale et l’Histoire. Cet homme légendaire, compositeur et pianiste mondialement connu et adulé, fut le premier président du Conseil de la République polonaise, en 1919. Quel autre pays que la Pologne compte un musicien de renom parmi ses chefs d’Etat ?

Aujourd'hui, la vie musicale est beaucoup plus présente dans le quotidien des Polonais qu’elle ne l’est dans le nôtre. La pratique des instruments de musique y est beaucoup plus répandue. On joue de la musique en famille. Les compositeurs, les interprètes, les concerts, le célèbre Concours de piano de Varsovie, qu’ils suscitent enthousiasme ou polémique, font partie de l’actualité quotidienne en Pologne.

Depuis un quart de siècle, aucune des tendances de la musique contemporaine n’a été négligée en Pologne, du sérialisme à la musique électronique. Le festival annuel Automne à Varsovie démontre la vigueur de la création contemporaine en Pologne.
Citons quelques grands interprètes polonais que je ne prends pas tout à fait au hasard : Krzysztof Jablonski, Krzysztof Jakowicz, Tomasz Strahl, Olga Pasiecznik, Wojciech Switala, Maciej Pikulski, Beata Bilinska, Ewa Poblocka, Marek Drewnowski, Wojciech Kocyan, Piotr Paleczny. Tous sont à la portée du public parisien lors du 21e Festival Chopin à Paris (jusqu’au 14 juillet) qui s’inscrit cette année dans le cadre de la saison polonaise en France “Nova Polska”.

Récemment, au Châtelet, nous avons pu entendre, en présence du compositeur, la 5e Symphonie de Krzysztof Penderecki, sous la direction du célèbre chef d’orchestre Stanislaw Skrowaczewski. Lors de ce concert où Lutoslawski et Szymanowski étaient également au programme, Ewa Podles, magnifique mezzo-soprano, a reçu du public parisien et des nombreux polonais venus au Châtelet pour l’entendre une véritable ovation. Oui, la musique est bien vivante en Pologne. Antoine Paszkiewicz

Antoine Paszkiewicz, descendant d’un des instigateurs de l’insurrection de Varsovie en 1830, est président de la Société Chopin à Paris depuis 1991.

Le point de vue de Maciej Pikulski, pianiste
Je pense que l’entrée dans l’Union va être positive sur plusieurs points. Des répertoires délaissés, de même que des compositeurs contemporains, que l’on apprécie uniquement sur le plan national, vont pouvoir se faire connaître internationalement. C’est le cas de Moniuszko, compositeur romantique d’opéra et de mélodies. À l’inverse, des compositeurs de l’Ouest pourront trouver eux aussi un nouveau public. En ce qui concerne les interprètes de haut niveau qui ne sont pas des têtes d’affiche internationales, les facilités de circulation peuvent également leur être très bénéfiques. J’espère que les échanges d’informations entre les pays vont connaître un nouvel essor, ainsi que les moyens de promouvoir les artistes par le disque, le DVD, les programmes de radio, la presse ou le concert. Enfin, je souhaite encore qu’il y ait plus de contacts entre les professeurs et les étudiants en musique. Tout cela va nous enrichir mutuellement. Il existe cependant un danger : c’est que les pays les plus riches en moyens, mais aussi en créations, en concerts, en festivals, sont susceptibles d’attirer les forces vives des contrées moins bien loties. Cependant, si cela arrive, cela pourra avoir des effets positifs, car les pays entrant ont beaucoup à apprendre en matière de politique culturelle, notamment au niveau du sponsoring. Propos recueillis par Michel Doussot

Maciej Pikulski accomplit ses études musicales au Conservatoire de Paris. Disciple de Dominique Merlet, Maciej Pikulski accompagne des chanteurs comme Felicity Lott, Renée Fleming, Udo Reinemann, José Van Dam… Il mène aussi une carrière internationale de chambriste et de soliste. Il a enregistré de nombreux disques dont, récemment, des lieder de Schubert avec Elodie Méchain, mezzo, et Lionel Peintre, baryton, et leur transcription pour piano par Liszt (Zig-Zag Territoires).

 

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