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Les trois Pays baltes – Estonie, Lettonie, Lituanie – sont, en France, musicalement mal connus, voire inconnus. Mûza Rubackyté, pianiste lituanienne, propose un rapide panorama de leur identité culturelle.

Un passé récent douloureux
L’Estonie, la Lettonie et la Lituanie ont une histoire récente commune, les cinquante ans d’occupation soviétique qui n’ont pris fin que très récemment, en 1990. Jusqu’au pacte de Ribbentrop et Molotov passé en 1939, qui visait à se partager les sphères d’influence, ces trois pays étaient indépendants. Toutes ces années placées sous le joug totalitaire furent certainement parmi les plus dures de notre histoire.
Des influences diverses
Ces trois pays ont connu des emprises diverses par le passé. Les Lettons et les Estoniens ont connu une forte influence bourgeoise germanophile alors que les Lituaniens étaient tournés vers la Pologne et la religion catholique. Pourtant, jusqu’au 13e siècle, le peuple lituanien est resté païen, ce qui se ressent beaucoup dans les arts, dans la musique, et plus particulièrement les chants, où les rites païens sont très présents – ce qu’on ne trouve pas dans les autres pays baltes. Par la suite, nous avons été soumis aux dominations polonaise et russe, très fortes.
Une renaissance nationale
A la fin du 19e siècle, les compositeurs baltes, comme ceux d’autres pays d’Europe, ont pris conscience de leur identité et ont cherché à se libérer des influences du passé. Comme Bartók dans son pays, ils sont partis à la recherche de leurs vraies racines.
L’occupation soviétique
Durant la période d’occupation soviétique, durant laquelle les artistes ne pouvait s’exprimer librement, les compositeurs écrivaient pour survivre tout en restant secrètement fidèles à leurs convictions ; les interprètes ne pouvaient jouer certains répertoires. Schoenberg ou Bartók, par exemple, étaient qualifiés de musiciens dégénérés. Curieusement, Ravel et Debussy étaient tolérés ; peut-être parce que leur musique ne touchait pas à l’idéologie. Les contrevenants s’exposaient à des représailles. J’ai moi-même été privée de passeport après mon engagement dans la résistance lituanienne. Ce n’est qu’en 1989, après sept ans, que j’ai pu enfin quitter l’URSS. Entre-temps, je l’ai visitée, au cours de mes tournées, du nord au sud et de l’est à l’ouest !
Le chant : tradition et arme de résistance
Dans nos trois pays, il est depuis toujours très fortement ancré dans la culture. La voix était un moyen de résistance, le seul espace de liberté où le peuple pouvait s’exprimer. Ce qu’il ne pouvait pas dire, il le chantait. Cette forte tradition de la culture chorale s’illustre bien dans ces grandes fêtes incroyables où plus de 30 000 chanteurs se rassemblent. Cela n’existe à ma connaissance nulle part ailleurs dans le monde ! Ces manifestations qui durent plusieurs jours existent depuis 1920 en Lituanie et se sont développées plus tard, vers 1960, en Estonie et en Lettonie. En pénétrant dans nos traditions, on comprend mieux ce qui lie les compositeurs du passé et les compositeurs actuels au répertoire vocal.

Les compositeurs du passé

En Estonie, les plus actifs furent Rudolf Tobias (1873-1918), encore pétri du modèle postromantique, Heino Eller (1887-1970), tourné vers l’atonalité, Eduard Tubin (1905-1982), taxé de “bourgeois formaliste”.

En Lettonie, le réveil s’est amorcé avec Krisjanis Barons (1835-1923) qui a collecté plus de 1 200 000 textes et 29 000 mélodies. Emlis Melngailis (1874-1954) continua dans ce sens en assemblant 4 500 mélodies lettones. Jaazep Vitols (1863-1943) composa la première symphonie lettone ; Alfreds Kalnins (1879-1951) écrivit le premier opéra letton ; de ce mouvement émergèrent Janis Medins (1890-1966), compositeur orchestral prolifique ; Janis Kalnins (né en 1904), fils d’Alfreds (qui fut lui influencé par Hindemith, Stravinsky et Prokofiev) ; Eduard Erdmann (1896-1958) qui vécut en Allemagne et se tourna vers la musique de Schoenberg.

En Lituanie, le premier véritable compositeur “nationaliste” fut Mikolajus Konstantinas Ciurlionis (1875-1911). J’ai consacré deux albums à son œuvre pour piano : le premier tourné vers les œuvres de jeunesse et le second vers les œuvres plus tardives pour piano (Marco Polo). Il a parfaitement su combiner les cultures polonaise et lituanienne. Ses compatriotes de la même génération, Juozas Naujalis (1869-1934), Ceslovas Sasnauskas (1867-1916), Teodoras Brazys (1870-1930) et Mikas Petauskas (1873-1937), œuvrèrent dans le style choral original basé sur les éléments folkloriques. Ciurlionis fut malgré tout le plus créatif. Peintre de talent, il fut aussi le maître de courtes pièces pour piano d’inspiration chopinienne, puis plus tournées vers Scriabine.

La seconde vague

En Estonie, la cassure moderniste s’est opérée dans les années 60 avec Eino Tamberg (né en 1930) dont le Concerto grosso néoclassique a connu un grand succès. Jaan Rääts (né en 1932) est devenu populaire par son utilisation inventive du rythme. Veljo Tormis (né en 1930) est essentiellement tourné vers le chant choral alors qu’Arvo Pärt et Kuldar Sink (1942-1995) ont un langage plus avant-gardiste, mêlant sérialisme, procédés aléatoires et collages sans oublier Erkki-Sven Tüür (né en 1959). Plusieurs se sont exilés et ont trouvé leur place en Occident : Arvo Pärt qui quitta son pays en 1980, le chef Neeme Järvi (né en 1937) qui quitta l’Estonie la même année, et son fils Paavo.

En Lettonie, Peteris Vasks (né en 1946), incontournable, utilise les matériaux du folklore à la manière d’un Lutoslawski. Imants Kalnins (né en 1941) a inclus des éléments rocks dans sa 4e Symphonie.

En Lituanie. Influencés par Ciurlionis, Juozas Gruodis (1884-1948), qui se déclarait lui-même le “Grieg lituanien”, écrivit dans un style postromantique modérément moderniste. Ce ne fut pas le cas de Vytautas Bacevicius (1905-1970), avant-gardiste comme le fut Jeronimas Kacinskas (né en 1907), et de son langage microtonal – qui choqua le public conservateur dans son Poème électrique inspiré de Pacific 231 de Honegger. Brillant pianiste, on lui doit plus de cent pièces pour le piano. On compte également deux pianistes compositeurs : Balys Dvarionas (1904-1972) et Stasys Vainiunas dont l’inspiration fut perturbée par la pression communiste de l’après-guerre, sans oublier les grands symphonistes Eduardas Balsys (1919-1984), Julius Juzeliunas (1916-2001) et beaucoup d’autres.

Aujourd’hui

Après la première génération de la fin du 19e siècle et la seconde qui s’est développée plus tard, nous connaissons aujour-d’hui une troisième vague très prospère. Une sorte de vague de jeunisme se développe fortement avec la “génération Mür” – Bronius Kutavicius, Osvaldas Balakauskas, Vytautas Barkauskas…–, confortée par les compositeurs déjà bien installés : Onute Narbutaite, Algirdas Martinaitis, Mindaugas Urbaitis, Vykintas Baltakas…
La vie musicale
Plusieurs artistes sont nés en Lituanie, dont le plus marquant était Vlado Perlemuter. Jacha Heifetz a vécu à Vilnius. Et comment ne pas citer le violoniste et chef d’orchestre Gidon Kremer, né à Riga ?
Aujourd’hui, la vie musicale est très riche. Nous avons des orchestres, des opéras de haut niveau, des ensemble de musique de chambre, des chorales de qualité. On compte aussi plusieurs festivals : Vilnius, Pazaislis, et des rencontres de jazz, de musique contemporaine où se rendent des artistes de renommée mondiale.

Que peuvent apporter les compositeurs baltes d’aujourd’hui ?

Cette ouverture européenne est l’occasion de susciter un formidable échange d’idées. Si nous avons grandi derrière le rideau de fer, nous avons conservé cet attachement aux rites païens, nous avons ancré en nous une culture issue du folklore, très présente. Les chants emprunts de séquences polyrythmiques et polytonales font partie de notre inconscient musical collectif. Nos compositeurs les ont parfaitement intégrés, transformés ou non dans leurs
œuvres auxquelles ils confèrent une couleur très particulière.
Propos recueillis par
Sylvia Avrand-Margot

Née en Lituanie, dans une famille de musiciens, Mûza Rubackyté a étudié au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou. Elle a remporté de nombreux prix internationaux dont ceux du Concours international de Budapest et du Concours international "Grands Maîtres français". Privée de passeport jusqu'en 1989, elle mène, depuis l’indépendance de son pays, une carrière internationale qui la mène de la France aux Etats-Unis, de la Russie au Royaume-Uni… Elle a été décorée de la Légion d'honneur pour son action en faveur de l'indépendance de la Lituanie. On peut retrouver Mûza Rubackyté et ses liens avec son pays sur le site http://muza.free.fr

 

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