Bruno Mantovani

Depuis le temps qu’il est « jeune compositeur », Bruno Mantovani a accumulé les succès et consolidé sa position de personnalité avec laquelle il faut compter. En Alsace, il est la figure majeure de Musica à Strasbourg avec, entre autres créations, celle de son opéra L’Autre Côté, commande de l’Opéra du Rhin. En Franche-Comté, il débute une résidence d’un an à l’occasion du cinquante-neuvième Festival de Besançon.

Diapason. Que retenez-vous de l’enseignement de Guy Reibel ?
Bruno Mantovani. Par son lien à une pratique expérimentale, l’électroacoustique, et par le fait qu’il était en dehors de tout système, Guy poussait ses élèves à être autodidactes ; il insistait sur l’importance de la perception, sur les dangers d’une conceptualisation excessive, tout en se montrant très ouvert sur les moyens d’expression. Pour élargir mon horizon, j’ai éprouvé le besoin d’aller voir chez les musicologues. Je ne peux pas dissocier l’enseignement de Guy Reibel de la pratique de la musicologie.

Diapason. Cherchiez-vous alors à donner du sens à votre pratique de la composition ?
Bruno Mantovani. Je suis entré très tôt au Conservatoire. Vers vingt ans, j’avais la capacité de faire des pièces qui fonctionnaient bien, mais je me voyais condamné au radotage dans les dix ans à venir. De plus, je sentais qu’allait un jour se poser la question du texte, à laquelle on ne répond pas en écrivant des pièces de dix minutes. Vivre dans l’histoire de la musique m’a libéré.

Diapason. Vous composez rapidement. Est-ce que cette relative urgence de l’écriture repose sur une gestation plus lente, une maturation progressive de l’idée ?
Bruno Mantovani. Lorsqu’on évoque un effectif ou des interprètes, la pièce est déjà quasiment écrite. Bien sûr, cela est bien joli tant que c’est fantasmagorique, mais il faut écrire les idées, et les écrire, c’est déjà les appauvrir. C’est une réduction qui est pour moi une étape invivable. Après, on passe à la composition à proprement parler, il s’agit de voir ce que ces idées me dictent. Ces idées, je les écris le plus souvent de façon littéraire, pour ne pas passer tout de suite au papier à musique.

Diapason. Le stade de l’écriture n’est-il pas pour vous la concrétisation de l’idée ou de l’intuition ?
Bruno Mantovani. Non, parce que l’idée, pour moi, c’est avant tout la forme. J’ai besoin de procéder comme avec un jeu de construction. Il s’agit de rechercher un équilibre – souvent instable d’ailleurs – dicté par l’intuition première. Dans une immense majorité de cas, l’idée qui était au commencement de l’œuvre se révèle être à sa place à la fin. Je n’aime pas les formes linéaires et cela a été mon problème avec la musique spectrale des débuts. On peut avoir des pôles opposés, mais je préfère que ça soit une source de conflit plutôt qu’un passage d’un état à un autre.

Diapason. C’est sans doute ce qui fait votre prédilection pour les formes concertantes…
Bruno Mantovani. Absolument. Même mes Six pièces pour orchestre sont un concerto de chambre. Mais je cherche maintenant à aller plutôt vers des concertos pour plusieurs solistes ; j’ai par exemple écrit un concerto pour trois caisses claires, trois petits ensembles et électronique qui sera joué la saison prochaine, un autre pour deux pianos et deux ensembles.

Diapason. Vous sollicitez souvent une grande virtuosité de la part de vos interprètes, mais sans pour autant rechercher l’injouable.
Bruno Mantovani. Je crois à une écriture instrumentale plutôt traditionnelle mais transcendée par la vitesse. Je limite finalement assez le champ d’action des instruments. Le surdéterminisme post-lachenmannien tend parfois vers un aléatoire qui me gêne.

Diapason. Vos pièces récentes, et en fait presque toutes vos pièces, sont caractérisées par des oppositions très marquées, des contrastes abrupts. Est-ce que ces conflits sont liés à votre personnalité ?
Bruno Mantovani. Oui, d’une certaine façon ces contrastes sont ma façon de vivre. Si je fais de la musique, c’est avant tout que je la considère comme l’art d’une certaine dramaturgie. Je disais tout à l’heure que l’idée, c’est la forme. Mais la forme, c’est la dramaturgie.

Diapason. Quel est donc votre rapport à l’opéra ?
Bruno Mantovani. J’ai en fait toujours tourné autour : dans les concertos, pour le rapport au texte dans La morte meditata, puis avec une musique de film muet, puis avec un mélodrame. Tout ça devait finir par converger vers l’opéra. J’ai d’ailleurs vécu l’opéra comme un lieu de synthèse et pas comme un lieu d’invention.

Diapason. Comment traitez-vous le texte dans L’Autre Côté qui sera créé à Strasbourg en septembre ?
Bruno Mantovani. Il m’a semblé intéressant que les différents types de prosodies utilisées aient un sens dramaturgique ou psychologique, soient porteurs de sens comme peut l’être un leitmotiv, avec une codification assez précise.

Diapason. Avez-vous la même aisance avec la voix qu’avec les instruments ?
Bruno Mantovani. Je dirais que je suis davantage fait pour l’écriture instrumentale, mais pourtant j’aime de plus en plus écrire pour la voix. Cela me force à être plus évident, plus pur.

Diapason. À aller vers l’essentiel ?
Bruno Mantovani. Définir l’essentiel, c’est déjà commencer à composer. Je me bats contre moi-même, contre le maquillage et la luxuriance. Si je ne veux pas faire d’objets décoratifs, je dois me forcer à rechercher l’essentiel. Si la décoration est là pour embellir une chose qui a déjà du sens, c’est très bien, mais lorsqu’elle devient primordiale, il faut réagir.

Diapason. Bien qu’indirectes, les références historiques sont nombreuses dans vos œuvres. Ressentez-vous le poids de l’histoire ?
Bruno Mantovani. L’histoire ne pèse que si on ne la connaît pas, ce qu’on ne peut pas me reprocher ! Les modèles historiques sont prégnants et bien sûr j’en joue : j’ai fait une pièce sur Schubert (Mit Ausdruck), une autre sur Schumann (le concerto pour violoncelle), je vais faire une pièce orchestrale sur Gesualdo avec l’Orchestre de Bamberg. Écrire une œuvre est pour moi parfois une façon de résoudre un problème de perception posé par une autre œuvre, en apportant une réponse personnelle et actuelle.

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