ONJ Barthélemy

Les turbulences nées lors du mandat de Paolo Damiani à la tête de l'Orchestre National de Jazz ont exacerbé le débat jamais clos concernant l'existence et le fonctionnement de la seule institution du jazz en France. Ceci expliquant en partie cela... La nomination de Claude Barthélemy, dix ans après son premier mandat, représente le pari d'un catalyseur. Sans a priori, nous avons préféré suivre pas à pas les débuts de l'orchestre. Écouter et rendre compte en journalistes.

Nantes, novembre dernier. Théâtre Paul-Fort, juste au-dessus du Pannonica, un club emblématique de la fertilité du jazz dans les régions françaises. C'est là qu'auront lieu les débuts du nouvel Orchestre National de Jazz, constitué par Claude Barthélemy. Un choix logique pour lancer une formation dont les musiciens viennent de tous les coins de l'Hexagone. Ils sont là depuis trois jours. Trois jours en vase clos passés à se connaître, à travailler ensemble et monter le répertoire prévu pour le soir-même. Trois jours seulement. Les partitions ont été envoyées aux recrues deux mois plus tôt. Certains les ont étudiées de près ; d'autres, Médéric Collignon, n'y ont pas touché, question de tempérament, question d'approche. Le chef n'est pas inquiet : "C'est une génération qui a tout ; ils ont vécu les pleins effets d'une politique de classes de jazz dans les conservatoires et en même temps, ce sont de fortes personnalités." Sur scène, derniers préparatifs : regards concentrés, questions précises, suggestions, dialogue, écoute. Le travail est serein... « Monsieur Claude » a sur ses jeunes recrues une autorité naturelle, presque paternelle, et l'oreille attentive. Nicolas Mahieux, qui figurait déjà dans le sextette du guitariste, glisse une confidence. "Il a écrit des trucs « monstrueux » à jouer mais on ne peut qu'être ravis d'être là." Le soir, l'orchestre semble tout intimidé mais la machine est lancée sans accrocs : la musique circule, les visages se dérident, les trombones font le show. Un bel aperçu du potentiel de la bande.

Une semaine plus tard, direction Marseille. Autre lieu, autre concert. À Montevideo, une ancienne fabrique récupérée par le Grim (Groupe de recherche et d'improvisation musicale). Les peintures ne sont pas encore sèches mais la musique se sent déjà dans les murs. Dans ce haut lieu des avant-gardes sonores, l'O.N.J. se présente acoustique et multiple. D'une salle à l'autre, l'orchestre se forme et se déforme, éclate en noyaux de cuivres, en trios, qui jouent en parallèle. Le public ne sait plus où donner de l'oreille, se laisse mener. Pour les musiciens, ce brouillage de pistes délibéré pousse chacun à sortir du rang. Après l'effort de cohésion, l'autonomie. Après la mise en place, l'apprentissage de l'espace. Le lendemain, sur le Vieux-Port, on se remet de ses émotions au soleil méditerranéen. Cinq jours ont passé. Paris, pour un troisième et dernier concert inaugural. Rive gauche, les beaux quartiers, l'auditorium Saint-Germain plutôt qu'une autre salle. Une intention politique avouée : mettre l'O.N.J. au rang d'un orchestre classique, affirmer ses ambitions après les polémiques autour de l'édition précédente. Sur scène, le répertoire reste rock'n'roll, provocant, métissé, éclatant, virtuose. Relecture en zigzag de l'histoire du jazz à partir du Wild Cat Blues de Clarence Williams ; marelle rythmique d'un continent à l'autre en une longue suite latine, de Bali au Mali, de Cuba à la Java ; écriture sérielle qui vire au swing ; cocotte funky et riff de trombones qui débouchent sur un embrasement collectif ; échos d'un George Russel, >zapping à la Zappa, distorsion hendrixienne et ainsi de suite en suite... On reconnaît le style « inclassable » de Barthélemy, ce refus des distinctions convenues, cette abrogation des genres, cette cohabitation du savant et du populaire, du sérieux et du léger, en forme de fondus enchaînés aux associations ingénieuses, aptes à séduire et bourrés d'humour : "C'est une esthétique qui ne se présente pas du tout en rupture. Même si elle est très moderne, parce que j'ai eu la chance de voyager dans toutes sortes de musiques, elle ne se définit pas comme une avant-garde. C'est une musique que j'essaye de faire la plus synthétique possible des années 2000." O.N.J. Planèteest le nom du « répertoire de croisière » de l'orchestre.

Justement, la formation séduit par sa configuration et le talent de ses membres. Claude Barthélemy a réuni treize musiciens qui n'appartenaient pas nécessairement aux mêmes cercles jusque-là. "J'ai pris des musiciens en chemin" (le plus jeune a 23 ans, le plus âgé 42) pour assembler un drôle d'orchestre, avec peu d'instruments à anches, sans piano, où les pupitres fonctionnent par paires : deux saxophonistes (Vincent Mascart et Philippe Lemoine, qui couvrent toute la famille) ; deux basses (une acoustique, Nicolas Mahieux ; l'autre électrique, Olivier Lété) ; deux trompettes (en réalité, cornet de poche, bugle et trompette aux mains de Geoffroy Tamisier et Médéric Collignon) ; deux trombones (Sébastien Llado et Jean-Louis Pommier, auxquels se joint Pascal Benech au trombone basse) et même deux guitares puisque à ses côtés, « Barthé » a convié Alexis Thérain, un des nombreux Nordistes de la formation, qui n'hésite pas à pousse le chef dans ses retranchements. Auxquels s'ajoutent le batteur Jean-Luc Landsweerdt, l'accordéoniste Didier Ithursarry et le percussionniste Vincent Limouzin. Le chef s'explique, en arrangeur expert : "les sections ne sont pas pensées par instrument mais en registre, et sont parfois assez croisées : la section pour les instruments très graves peut associer saxophone baryton, basse électrique, contrebasse et trombone basse, ce qui fait que la couleur dans les notes graves change sans cesse. À l'opposé, on dispose d'une section « colorature » avec l'extrême aigu de ma guitare, l'accordéon et le vibraphone qui peuvent monter très haut. On a une section d'aigu avec le soprano, la trompette, le cornet, etc. Un très beau registre alto-ténor avec trois trombones et un saxophone ténor, et une octave encore dans le grave. Ce qui fait quatre registres et permet d'avoir plusieurs personnes qui jouent les mêmes voix avec des instruments qui sonnent différemment et donnent aux parties une vie incroyable."

Deux ans pour faire vivre un tel ensemble, c'est court. Aussi, ambitieux, Claude Barthélemy a-t-il pris les devants. Dès juin, l'Orchestre National de Jazz aura ses programmes complets. En janvier a débuté Soleils fondus, une collaboration avec l'Ensemble Ars Nova. Un projet autour de la danse, un autre sur des chansons sont en cours de finition. Un disque est déjà en boîte, enregistré à Amiens début décembre, dans les studios de Label Bleu. On parle de voyages,  d'échanges, d'invités... Un démarrage sur les chapeaux de roues, sans crainte de finir dans le mur. Le pilote connaît son affaire.

Consulter également www.onj.org

L’ONJ et MFA

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